Témoignage anonyme
Toulouse juillet 2022

 

Je suis une meuf trans blanche de 43 ans, et j’ai vécu pas mal de maltraitance infantile. Beaucoup de violences physiques et psychologiques de mon père contre ma mère et contre moi.

 

Contre elle beaucoup de hurlements (jusqu’à se faire virer de certains restaurants ou avoir des plaintes voisinales), des insultes et dévalorisations constantes, des conduites bourré très rapides avec nous à bord dans le but de terroriser ma mère, un œil au beurre noir, la traîner par les cheveux de l’entrée à la cuisine…

Contre moi beaucoup de claques, un coup de poing au visage devant toute la famille qui détourne le regard, des fessées “déculottées” suffisamment violentes pour que le voisin de pallier s’inquiète et sonne à notre porte, puis plus tard du gaslighting en niant que tout ça était arrivé, en me traitant de folle. Et possiblement d’autres choses que j’ai occultées.

 

Les deux étaient issu·e·s de classe “moyenne” (je n’aime pas ce terme mais je n’en trouve pas d’autre) blanche et réactionnaire.

Du côté maternel une grand-mère prof d’anglais et un grand-père cheminot.

Du côté paternel un grand-père apprenti charcutier à 14 ans qui avait fini par s’enrichir dans le business de la rillette, et son épouse qui l’avait suivi en travaillant pour leur commerce.

Mon père est un mec socialement très bien vu, et ses collègues de travail l’appréciaient, au boulot il était beaucoup plus souriant qu’en famille. Il a commencé contrôleur technique dans la métallurgie et a fini haut cadre dans les assurances, méprisant toujours plus les ouvrier·e·s et les gauchistes, un mépris de classe croissant au fur et à mesure de l’augmentation de son salaire.

 

Lorsque je me suis dirigée vers une première littéraire les deux m’ont fait redoubler sans mon consentement pour une troisième seconde, technologique cette fois, dans la restauration/hôtellerie. Leur peur (fondée) que je devienne une “intellectuelle de gauche” selon leur expression ridicule, leur avait fait occulter que dans la restauration, malgré le fait que je serai obligée de porter un joli costume trois pièces (le plus important à leurs yeux), je me convertirai de fait en une ouvrière et acquerrai sur le tas une conscience de classe inébranlable. Je me rappelle mon père qui, au restaurant, continuait à mal parler aux serveuses et les mépriser ouvertement devant moi, en n’ayant visiblement pas trop conscience que je passais mes semaines à apprendre exactement le même métier, à suer et courir de la même manière, confrontée à d’autres imbéciles souvent moins antipathiques que lui.

 

À l’âge adulte j’ai donc coupé les ponts avec ma famille de naissance une première fois après la mort de ma grand-mère maternelle, la seule qui avait eu le courage de confronter mon père, une fois, suite au cocard qu’il avait mis à ma mère.

 

Je me suis alors mise en couple, et mon amoureuse m’a progressivement convaincue de renouer avec elleux, car on prévoyait de concevoir un·e enfant·e et elle aurait aimé qu’iel connaisse ses grand·e·s parent·e·s. Ce fut un désastre, chaque tentative se soldait par des situations très conflictuelles et j’étais chaque fois de nouveau confrontée à leurs violences psychologiques.

 

Malgré tout, mon père paraissant alors plus inoffensif (sûrement un préjugé âgiste de ma part), nous leur avons laissé leur chance en leur donnant la possibilité de passer trois jours seul·e·s avec notre fils lorsqu’il avait trois ans, et je me suis rendu compte rapidement qu’il n’était pas passé loin de vivre une expérience traumatisante analogue à celles de mon enfance. Ce fut la fin définitive de ma relation avec mes parent·e·s, pas vraiment par ressentiment, mais surtout pour protéger notre enfant. Et malgré le fait que ma mère est également une victime de mon père, je n’ai toujours pas d’autre choix que de ne plus lui parler car elle le soutient aveuglément, et nie aujourd’hui tout ce dont j’ai été témoin comme tout ce qu’elle me confiait à l’époque. Ce n’est pas facile d’avoir rompu avec elle, c’est même très dur car elle me manque beaucoup, j’aimerais pouvoir avancer sur cette situation mais ce n’est pas possible.

 

Et comme la vie peut parfois se moquer de nous, je me suis à nouveau retrouvée confrontée, il y a presque trois ans, à la problématique de la maltraitance infantile, mais cette fois-ci d’une manière beaucoup plus douloureuse. L’autre maman (que je n’appellerai plus mon amoureuse) avec qui nous avions conçu et élevé notre enfant pendant 10 ans, de manière équilibrée et en étant très soucieuses de son bien-être, n’a jamais supporté ma transition, et a alors complètement changé d’attitude à mon égard quand j’ai commencé à lui en parler (mais ce n’est pas le sujet). Un des moyens employés pour me faire regretter ma transition (et le plus destructeur) fut et est encore d’utiliser mon fils (et son absence) par vengeance.

 

J’ai mis beaucoup de temps à trouver comment nommer ce qu’il se passait, notamment car en France il y a un grand vide lexical sur ce sujet. Récemment, j’ai vu que le terme “violence vicariante”, traduit de l’espagnol “violencia vicaria”, commence à faire son chemin en France, où l’on a des années de retard sur le sujet (quelle surprise...). 

 

“La violence vicariante (parfois appelée violence par substitution) est un néologisme appliqué dans le domaine de la violence sexiste qui désigne une forme de violence par personne interposée dans laquelle un parent agresse une fille ou un fils dans le but de faire souffrir la mère. Dans le cas de la violence indirecte, la violence sexiste n'a pas seulement pour victimes les femmes, mais aussi, et principalement, leurs filles et leurs fils. Elle est considérée comme « l'expression la plus cruelle de la violence sexiste ».”

Traduction par l’auteure – https://es.wikipedia.org/wiki/Violencia_vicaria

 

Les rares périodes où j’ai pu parler avec mon fils qui a été séparé de moi depuis février 2020, il m’a décrit beaucoup d’abus psychologiques : beaucoup de gaslighting sur de très nombreux sujets quotidiens au point qu’il me parle d’un “brouillard qui se lève” quand on parle ensemble (il me décrit de nombreux cas où son autre maman nie avoir fait des choses dont il est témoin), interdiction de parler de moi chez lui, amour conditionné à la réussite scolaire, mise en concurrence avec sa voisine qui est dans la même classe, encouragement à ne pas me parler ou me voir, confiscations du seul moyen qu’il a de me joindre, lui faire peur du jugement de garde alternée une semaine sur deux et de venir me voir, l’inciter à me le reprocher, l’inciter à me questionner sur des questions économiques, dépréciation constante de ma personne devant lui, isolement en le rendant le moins autonome possible, le placer dans des situations conflictuelles comme interface entre elle et moi lorsque par exemple elle refuse de l’amener à un transfert convenu, et tout ce dont il n’a pas encore osé me parler.

 

Ces abus, couverts par une pratique étonnamment habile de la manipulation, sont très difficiles à prouver, et mon fils a très peur des retombées que pourraient engendrer sa parole contre sa maman abusive. La seule fois où j’ai enregistré sa parole (qui décrivait des abus), la maman abusive s’est vengée en nous séparant sept mois de plus. Lorsque j’ai déposé une main courante contre la tentative d’empoisonnement qu’elle m’a fait subir en 2017, et qu’une amie commune a témoigné publiquement de ses agissements vis-à-vis de la garde de notre fils, sa vengeance a été d’annuler les vacances que notre fils avait tant envie de passer avec moi au bord de la mer. C’est le troisième été que nous passons séparé·e·s lui et moi. Et c’est rarement elle-même qui assume ses propres décisions, elle se débrouille la plupart du temps pour que ce soit lui qui m’annonce ma punition, de manière indirecte, comme si c’était lui qui la décidait. Son mode opératoire, en utilisant chaque fois notre fils comme interface pour lui faire dire ce qu’elle n’assume pas, est imparable et très difficile à prouver. Elle le rend constamment responsable de ce qu’elle décide pour lui, l’utilise comme écran et comme arme.

I’m a weapon” m’a-t-il dit subitement un jour, avant de m’expliquer ce qu’il entendait par là. Il est parfois très conscient de la situation, à un point étonnant. Puis ces moments de lucidité sont entrecoupés de longues périodes de repli où il est perdu dans le brouillard du gaslighting.

 

Je n’ai aucune prise sur toutes ces maltraitances, qui ont commencé brusquement trois jours après qu’elle m’ait demandé la garde totale, un an après m’avoir demandé de quitter le département suite à mon annonce de transition.

Toutes ces maltraitances ont pour objectif de me blesser là où c’est le plus douloureux, en passant par mon fils, qui en est le premier réceptacle, et la première victime. Il a maintenant 12 ans et ce qu’il vit depuis bientôt trois ans est extrêmement destructeur pour son développement psychologique. Aucun enfant ne devrait vivre ça. J’ai extrêmement peur pour lui, qu’il s’agisse de ce qu’il vit maintenant ou de ce qu’il vivra plus tard, quand il aura pris du recul, combien ce sera dur pour lui de surmonter son passé. Il est évident que ce sera plus dur pour lui de surmonter ses violences infantiles que ça ne l’a été pour moi-même, car celles dont il est victime aujourd’hui sont beaucoup plus tordues, beaucoup moins évidentes, beaucoup moins faciles à nommer et à discerner. À choisir je préfèrerais recevoir cent coups qu’une seule de ces violences psychologiques, tellement plus destructrices et difficiles à réparer.

 

Évoluant dans un milieu queer complètement déconnecté des réalités parentales, il est particulièrement rare de rencontrer des personnes qui n’en n’ont pas juste rien à foutre, ou qui ont l’aptitude à réaliser la nature des liens parentaux et la gravité de la situation. Des personnes qui se rendent compte qu’élever un enfant pendant dix ans n’est pas comparable à s’occuper d’un animal de compagnie. D’autant plus face à une situation aussi désespérante, sans aucune possibilité d’agir sans risquer d’aggraver la situation. Quand une amie témoigne sur une liste queer et que la seule réaction c’est de mettre en place une modération, ça donne juste envie de se jeter par la fenêtre.

 

S’il doit rester une seule raison pour laquelle j’apporte cette contribution, c’est celle de faire connaître en France le concept de violence vicariante, malheureusement beaucoup plus répandu que nommé. Et il est toujours moins difficile de lutter contre quelque chose que l’on sait nommer.