« À 21 ans, quelques jours avant mon mariage arrangé j’ai choisi de quitter ma communauté pour vivre libre, dans le monde extérieur. »
Nous avons eu le plaisir d’échanger avec Noah, qui a accepté de partager son parcours dans notre podcast « Vivre après l’emprise d’une communauté à dérives sectaires».
Pendant plus de vingt ans, Noah a vécu dans une communauté religieuse aux dérives sectaires où tout était décidé pour lui : ses croyances, ses relations, son avenir. À 21 ans, il choisit de partir, quitter tout ce qu’il à toujours connu pour vivre dans le monde extérieur.
Noah n’est pas le seul à être né et avoir grandi dans une communauté présentant des dérives sectaires. En 2021, entre 60 000 et 80 000 enfants étaient élevés dans ce type de contexte, selon la Miviludes(Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) Source Sénat. Si vous souhaitez en savoir plus sur ces chiffres, d'avantages sont disponibles sur notre site Cavacs-France, dans la rubrique Actualités sur Notre Dossier liée à notre Podcast 17 Vivre après l’emprise d’une communauté à dérives sectaires.
Une communauté à “dérives sectaires” est « la mise en œuvre, par un groupe ou un individu, de pressions ou de techniques visant à créer ou exploiter un état de sujétion psychologique ou physique » toujours selon la MIVILUDES.
En revanche, le terme secte n’a pas de définition juridique en France : par respect pour la liberté de conscience, la loi ne classe pas officiellement un groupe comme « secte ».
Les communautés à dérives sectaires emploient des techniques d'emprise psychologique pour manipuler et contrôler leurs membres. Selon la MIVILUDES, ces méthodes s'inscrivent dans un processus structuré, progressif et insidieux.
Grandir sous emprise
Dans les communautés présentant des dérives sectaires, l’emprise commence souvent dès la naissance. L’enfant est élevé dès ses premières années dans les croyances et les pratiques du groupe, ce qui constitue un endoctrinement précoce. Ses repères extérieurs, qu’il s’agisse de la famille élargie, de l’école ou des médias, sont limités ou systématiquement filtrés à travers le prisme du groupe, renforçant son isolement social.
La dépendance affective et la manipulation émotionnelle jouent un rôle central : la peur, la culpabilisation et la honte sont utilisées pour contrôler le comportement de l’enfant.
Son quotidien est strictement encadré, avec des routines, des rituels et des tâches assignées dès le plus jeune âge. Enfin, il participe à des activités ou des travaux pour le groupe, une forme d’exploitation qui prépare à l’obéissance, instaurant progressivement loyauté et soumission.
À ce jour, nous ne disposons pas de chiffres représentatifs des personnes qui quittent, pour ne pas dire s’échappent, de ces communautés aux dérives sectaires majoritairement religieuses. Cependant, certains témoignages indiquent qu’en interne, peu de départs sont évoqués : c’est un sujet tabou, souvent minimisé pour éteindre toute pensée de fuite. Malgré cela, il semblerait que de nombreuses personnes parviennent à s’affranchir de l’emprise et entament progressivement une reconstruction, qui passe nécessairement par la déconstruction de tout ce qui leur a été inculqué depuis toujours.
Quand le doute s’installe
Certaines personnes commencent à douter des enseignements ou des pratiques du groupe après avoir vécu des expériences perturbantes ou découvert des informations contradictoires. Pour éviter les représailles ou la surveillance, il semble que la majorité quitte le groupe en secret, sans prévenir les autres membres bien que certains aient eu une aide interne.
L’aide de personnes extérieures à la communauté, d’associations spécialisées ou de professionnels facilite souvent la sortie. Elle est souvent accompagnée de sentiments de culpabilité, de honte ou de confusion.
Les principales ressources pour les personnes concernées sont l’UNADFI, qui propose un soutien aux victimes et des informations sur les dérives sectaires, France Victimes qui aide les victimes de violences et manipulations, et la MIVILUDES qui fournit des informations officielles et des mesures de prévention.
La déconstruction
Face à ce bouleversement et à cette rupture souvent brutale avec le monde qu’elle s’était construit, ainsi qu’avec son identité, la personne doit désormais traverser un processus de déconstruction nécessaire car le monde qu’elle découvre n’est pas celui qu’elle connaît ni celui qui lui était décrit.
Pour une personne née ou élevée dans une communauté présentant des dérives sectaires, quitter ce monde représente un bouleversement profond. Elle ne laisse pas seulement derrière elle un lieu ou un groupe, mais un univers qui a façonné son identité, ses repères, ses croyances et sa manière de penser.
S’éloigner du groupe ne suffit pas pour retrouver son autonomie : il faut déconstruire cette influence, comprendre comment elle a structuré sa vie et réapprendre à se situer dans le monde extérieur.
Le processus commence par la prise de conscience de l’emprise, c’est-à-dire reconnaître les mécanismes de manipulation, de culpabilisation et de contrôle auxquels la personne a été soumise.
Il passe ensuite par la sécurisation de son environnement, comme retrouver un logement stable, ses documents d’identité et des ressources pour vivre.
La reconstruction psychologique est essentielle, avec un suivi ou des groupes de parole pour dépasser les traumatismes liés à la vie dans le groupe.
La personne doit également réapprendre à vivre de manière autonome dans ses relations et ses choix, renouer avec sa famille, ses amis, reprendre des activités scolaires ou professionnelles et se réapproprier sa liberté de décision. Enfin, reconstruire son identité implique de remettre en question les croyances imposées, de retrouver sa propre vision du monde et de se créer un sens personnel en dehors du groupe.
Quitter une communauté à dérives sectaires n’est donc que le premier pas. La déconstruction de l’emprise est un chemin progressif, souvent difficile, mais indispensable pour retrouver liberté, autonomie et identité.
La reconstruction sociale et relationnelle
Après la sortie de la communauté, la personne se retrouve face à un monde qu’elle ne connaît pas. Elle doit réapprendre à créer et entretenir des liens avec les autres, renouer avec sa famille ou retrouver des amitiés perdues. Ce processus est souvent compliqué par la méfiance, la peur de se tromper ou l’incapacité à reconnaître des relations saines après des années d’isolement et de contrôle. Certaines personnes peuvent également rencontrer des difficultés à établir des relations amoureuses ou à comprendre les codes sociaux de la société extérieure.
L’éducation et la reprise de compétences
Beaucoup de personnes sorties de communautés à dérives sectaires se retrouvent en retard sur le plan scolaire ou professionnel. Elles doivent rattraper des connaissances ou acquérir des compétences qui leur ont été refusées. La reprise d’une scolarité, la formation professionnelle ou l’apprentissage de nouvelles technologies font partie intégrante du processus de reconstruction. Cela demande du temps, de la patience et souvent un accompagnement spécifique pour combler ces lacunes.
Les séquelles psychologiques et le soutien
Vivre sous emprise laisse des traces profondes. L’anxiété, la culpabilité, la honte, voire des symptômes proches du stress post-traumatique, sont fréquents. C’est pourquoi le soutien psychologique est essentiel : suivi thérapeutique, groupes de parole, ou accompagnement par des associations spécialisées permettent de nommer, comprendre et dépasser ces traumatismes. Ces espaces sécurisés offrent la possibilité d’exprimer ce que l’on n’a jamais pu dire dans le groupe et de reconstruire sa confiance en soi.
Le réapprentissage des normes sociales et culturelles
Pour ceux qui ont grandi dans l’isolement, la découverte du monde extérieur peut être un choc. Les codes sociaux, les usages technologiques, les loisirs, la culture ou même la manière de communiquer peuvent sembler étrangers ou déconcertants. Ce réapprentissage est nécessaire pour pouvoir évoluer dans la société, prendre des décisions personnelles et se réapproprier sa vie. Il implique souvent de petits pas, des erreurs et des réajustements, mais chaque avancée constitue une victoire sur l’emprise passée.
Se reconstruire spirituellement ou philosophiquement
Sortir d’une communauté religieuse à dérives sectaires implique aussi, pour beaucoup, de repenser sa relation à la spiritualité et aux croyances. Certaines personnes choisissent de s’éloigner complètement de la religion, d’autres reconstruisent un lien avec la spiritualité ou développent un système de valeurs personnelles. Cette étape est souvent intime et progressive, car elle touche à l’identité même et au sens que l’on donne à sa vie.
Naturellement, on peut établir un lien entre les personnes ayant quitté des communautés à dérives sectaires et celles qui se libèrent d’une emprise exercée par un conjoint, une famille ou des amis. Les mécanismes de contrôle et de manipulation sont souvent similaires, et le processus de déconstruction doit lui aussi être progressif. Dans tous les cas, sortir de l’emprise est un chemin exigeant, mais indispensable pour retrouver autonomie, liberté et sérénité.
Il semble essentiel d’insister sur l’importance d’être suivi et entouré tout au long du processus de sortie d’une emprise, qu’elle vienne d’une communauté à dérives sectaires ou de relations proches. La déconstruction n’est pas un chemin à parcourir seul : elle nécessite un soutien psychologique pour comprendre les mécanismes subis, gérer les émotions et les traumatismes, et reconstruire progressivement son identité. Être accompagné par des professionnels, des associations spécialisées ou des groupes de parole permet de mettre des mots sur l’expérience, de se sentir compris et d’éviter de retomber dans des schémas d’emprise.
L’entourage joue également un rôle crucial. Famille, amis ou personnes de confiance peuvent offrir un espace sécurisant pour exprimer ses doutes, ses peurs et ses émotions, et permettre à la personne de réapprendre à vivre des relations saines et équilibrées. Sans ce réseau de soutien, le sentiment d’isolement peut ralentir la reconstruction et renforcer la culpabilité ou la honte liées à l’expérience vécue.
Sources
Qu’est ce qu’une dérive sectaire ? - Miviludes
Que faire face à une association qui s’apparente à une secte ? - Service public
What makes a cult a cult? - The New Yorker
Nos missions et notre organisation - Miviludes
Se reconstruire après la vie en communauté - Avref
Dérives thérapeuthiques et dérives sectaires - Senat
Aide au victime et prévention - Unadfi
L’emprise sectaire - Introduction - Cairn
Sources articles cliniques / thérapeuthiques
Pdf : dérives sectaires et psychiatrie - Psycom
EMDR dans des contexte d’emprise sectaire
Guide Santé et dérives sectaire MIVILUDES
Lien : Podcast Vivre après l’emprise d’une communauté à dérives sectaires