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Une petite histoire du féminisme

créé par Louane Barbot - Dernière modification le 18/02/2026


Un jour, je me suis surprise à demander à ChatGPT : « Depuis quand les femmes sont oppressées ? ». C’est vrai, on nous cite souvent Cléopâtre comme symbole de femme forte, puissante, presque intouchable. Mais après elle ? Avant elle ? À quel moment exactement les choses ont basculé ?

Alors j’ai fait mes recherches. J’ai essayé de comprendre comment, depuis les premiers groupes humains, les rôles entre hommes et femmes se sont progressivement divisés, jusqu’à suggérer que la femme serait “naturellement” moins apte à certaines tâches.

Ce que j’ai découvert, c’est que la fameuse « domination masculine » n’a rien d’inné. Étonnant, n’est-ce pas ? Comme quoi, ce qui est présenté comme “naturel” coïncide souvent très bien avec ce qui arrange déjà certains. Comme l’ont montré l’anthropologue Françoise Héritier (Masculin / Féminin) ou l’historienne Gerda Lerner (The Creation of Patriarchy), les premières sociétés humaines reposaient sur des rôles différenciés mais complémentaires, sans hiérarchie systématique. Chaque fonction était vitale à la survie du groupe.

Le basculement s’opère progressivement avec la sédentarisation, l’agriculture et l’apparition de la propriété privée. Coïncidence troublante (ou pas) : c’est précisément à ce moment-là que les femmes cessent d’être des partenaires de survie pour devenir des ressources à contrôler. Le patriarcat ne tombe pas du ciel, il s’organise très sérieusement, très administrativement, et presque toujours entre hommes (Sorcières : La puissance invaincue des femmes, Mona Chollet). Après tout, si l’on devait féliciter quelqu’un pour son sens de l’organisation, ce serait dommage de ne pas mentionner le patriarcat. La maîtrise des terres, des richesses et de l’héritage entraîne une concentration du pouvoir entre les mains des hommes et une mise sous contrôle du corps et de la reproduction des femmes. Le patriarcat est ancien, oui, mais il est surtout historique. Il s’est construit lentement, au fil des structures économiques et politiques, comme l’analyse également Silvia Federici dans Caliban et la sorcière.

« Féministe », une insulte ?

Comme beaucoup de termes politiques, le mot « féministe » n’a pas toujours été revendiqué avec fierté. À la fin du XIXᵉ siècle, il est d’abord utilisé comme une insulte, notamment pour qualifier des hommes jugés « efféminés » ou insuffisamment virils. Autrement dit : une attaque contre la masculinité plus qu’un soutien aux femmes (priorités, hein). Ce qui, au passage, en dit long sur le fait que l’idée même d’égalité soit encore perçue comme une menace pour une virilité manifestement en sucre.

Ce n’est qu’à partir des années 1890 que des militantes pour les droits des femmes se réapproprient le terme, avec ironie et lucidité. Comme le montre l’historienne Christine Bard (Les féministes de la première vague), elles retournent le stigmate, le vident de son mépris et en font peu à peu un outil politique assumé.

Chasses aux sorcières : contrôler les femmes par la terreur

Entre le XVe et le XVIIe siècle, les chasses aux sorcières en Europe constituent l’une des formes les plus violentes de répression genrée. Selon les travaux relayés par le CNRS, 60 à 80 % des personnes accusées de sorcellerie sont des femmes, le plus souvent veuves, célibataires, âgées, et socialement isolées. C’est drôle comme les insultes envers les femmes seules, les folles aux chats, n’ont pas évoluées depuis 400 ans (messieurs, il est temps de se mettre à jour). D’ailleurs, beaucoup étaient guérisseuses, matrones ou détentrices de savoirs populaires transmis hors des institutions savantes, ce qui en embêtait plus d’un.

Ces persécutions s’inscrivent dans un contexte de dégradation profonde de l’image des femmes, nourrie notamment par la « Querelle des femmes », vaste polémique intellectuelle sur leur supposée infériorité naturelle. Il est aussi intéressant de noter que cette violence institutionnelle est largement pensée, écrite, théorisée et appliquée par des hommes (théologiens, juges, médecins) avant que certains ne s’étonnent, quelques siècles plus tard, que les femmes se méfient un peu des structures de pouvoir.

Silvia Federici montre comment cette répression participe à la confiscation des savoirs féminins et à la normalisation d’un ordre social patriarcal, tandis que Mona Chollet (Sorcières : la puissance invaincue des femmes) en propose une relecture politique et contemporaine.

Une mer(e) féministe : histoire de vagues

Le féminisme n’avance pas en ligne droite. Il progresse par vagues, parfois calmes, parfois fracassantes, mais toujours animées par une même volonté de rupture.

La première vague, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, se concentre sur les droits civiques et politiques. Olympe de Gouges, avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), en pose les prémices, avant que des militantes comme Hubertine Auclert ou les suffragettes britanniques ne réclament l’accès au vote et à la citoyenneté pleine et entière (Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’Histoire).

La deuxième vague, entre les années 1960 et 1980, déplace la lutte vers le corps et l’intime. Contraception, avortement, violences sexuelles : le privé devient politique. En France, Simone Veil et Gisèle Halimi transforment durablement le droit, tandis qu’Angela Davis (Femmes, race et classe) rappelle que le sexisme ne peut être pensé indépendamment du racisme et des inégalités sociales.

La troisième vague, à partir des années 1990, insiste sur la pluralité des vécus féminins. Le concept d’intersectionnalité, formulé par la juriste Kimberlé Crenshaw, permet de comprendre que les oppressions se cumulent et se renforcent. Des penseuses comme bell hooks ou Elsa Dorlin questionnent un féminisme centré uniquement sur les femmes blanches, occidentales et bourgeoises.

Aujourd’hui, le féminisme se pense à l’échelle mondiale et décoloniale. Des autrices comme Françoise Vergès (Un féminisme décolonial) interrogent les héritages coloniaux, les rapports de domination globaux et la manière dont certains féminismes ont parfois servi d’alibi moral à d’autres formes de violence. Le mouvement contemporain ne cherche plus seulement l’égalité dans le système existant, mais la transformation radicale de ce système.

Ainsi, comprendre que le patriarcat est une construction historique, et non une fatalité naturelle, c’est déjà poser les bases d’un féminisme qui ne demande plus la permission d’exister, mais qui s’autorise enfin à transformer les modes de pensée. Après tout, remettre en question des siècles de domination masculine n’est pas une attaque personnelle, sauf peut-être pour ceux qui confondent privilège et mérite.

Bibliographie

Christine Bard, Les féministes de la première vague
Mona Chollet, Sorcières : la puissance invaincue des femmes
Kimberlé Crenshaw, L’intersectionnalité
Angela Davis, Femmes, race et classe
Elsa Dorlin, Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination

Silvia Federici, Caliban et la sorcière
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)
Françoise Héritier, Masculin / Féminin : La pensée de la différence
bell hooks, Œuvres critiques sur le féminisme intersectionnel (https://causonsfeminisme.com/2020/09/04/lintersectionnalite/)
Gerda Lerner, The Creation of Patriarchy
Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’Histoire
Françoise Vergès, Un féminisme décolonial
CNRS Éditions - Chroniques de l’Europe, CNRS Éditions, jan
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