Bandeau logo de l'association Cavacs-France

Pourquoi briser le silence est-il une nécessité pour les victimes de violences ?

créé par Leïla Guez - Dernière modification le 04/03/2026


Introduction — Briser le silence

Le silence est une caractéristique fréquente chez les victimes de violences, et en particulier chez les victimes de violences sexuelles. Honte, peur, culpabilité ou encore sentiment d’isolement empêchent souvent la parole d’émerger. Pourtant, ce silence n’est pas sans conséquence. Briser le silence constitue une étape essentielle du processus de reconstruction.

Tous les silences ne se valent pas. Certains apaisent, d’autres enferment. Dans le cas des violences, le silence maintient l’individu dans l’isolement et empêche le processus de transformation psychique.

A) Briser le silence en tant que victime d’Inceste 

L’enfant qui subit l’inceste est, la plupart du temps, condamné au silence par le caractère intrafamilial des violences. Il n’a pas les ressources nécessaires pour comprendre ce qui lui arrive. Il va alors refouler les souvenirs et les émotions liés aux agressions. Avec le temps, les conséquences psychiques et psychosomatiques des abus suivent cependant la victime jusque dans l’âge adulte. 

Sortir du déni : violence des émotions et rejet des proches

Ce n’est bien souvent qu’une fois adulte que la victime a la force nécessaire pour sortir du déni et affronter les émotions qu’elle avait bloquées enfant. Les émotions emprisonnées sortent de manière diffuse et violente, ce qui provoque généralement le rejet de ses proches et de la société. Parmi les victimes qui osent briser le silence, 55% « indiquent que leur interlocuteur n’en a plus jamais reparlé avec elles ». Certaines rapportent que leurs interlocuteurs leur ont conseillé de garder le silence (19%), ou sont allés jusqu’à remettre en cause leurs propos (18%)

Pourtant, la victime a besoin de parler : D’une part pour accepter progressivement son passé afin de s’en libérer, et d’autre part pour se défaire des conséquences psychologiques et psychosomatiques de l’inceste que nous avons mentionnées. La victime doit réaliser la violence de ce qu’elle a subi, vivre les émotions liées aux abus, les exprimer et les intégrer afin que celles-ci puissent se réguler. 

Les bienfaits des forums et des groupes de parole

Il est difficile pour la victime d’inceste de confier les abus subis dans l’enfance. N’ayant elle-même pas confiance en ses ressentis et redoutant le jugement, la victime a également du mal à entamer directement un travail thérapeutique auprès d’un professionnel, travail pourtant nécessaire à sa reconstruction. 

Aller à la rencontre d’autres victimes au travers de forums et de groupes de parole peut donc l’aider à franchir les premières étapes vers l’acceptation de son passé. Ces lieux permettent à la victime de d’abord recevoir le témoignage d’autres victimes et de s’y identifier, avant de se décider à briser à son tour le silence. Encourageant ces dernières à s’engager par la suite dans une démarche thérapeutique. 

 

I. Pourquoi parler ? Fonctions psychiques fondamentales de la verbalisation

1.Sortir de l’isolement et être reconnu

Choisir de briser le silence produit de nombreux effets bénéfiques :

La parole permet d’abord de sortir de l’isolement. Elle permet de découvrir que l’on n’est pas seul, que sa souffrance peut être entendue et reconnue.

Elle contribue également à surmonter la honte et la culpabilité, à accepter la réalité des faits et à dépasser le déni. En mettant des mots sur l’expérience, la personne entre en contact avec ses émotions et peut progressivement les intégrer.

La thérapie offre un espace sécurisé dans lequel la victime peut être écoutée, comprise et reconnue. Le psychothérapeute permet de rendre réel ce qui a été vécu, en validant l’expérience et en aidant la personne à se reconnaître comme victime et non comme responsable.

2.Restaurer l’équilibre émotionnel et l’estime de soi

La parole permet également une régulation émotionnelle. Elle contribue à apaiser le mental, à réduire l’anxiété et à diminuer les symptômes du stress post-traumatique. La victime peut progressivement retrouver un sentiment de stabilité. Tout en améliorant l’estime de soi perdu.

3.Retrouver du sens et développer la résilience

Enfin, parler permet de retrouver du sens. Le traumatisme entraîne souvent une rupture dans la continuité de l’existence. La parole permet de réintégrer l’événement dans une histoire personnelle et de développer la résilience.

 

II. La régulation émotionnelle par la verbalisation : mettre des mots pour apaiser le corps et l’esprit

1. La verbalisation comme processus fondamental de régulation émotionnelle

Mettre des mots sur ce que l’on ressent ne constitue pas seulement un acte symbolique ou social : c’est un processus fondamental de régulation émotionnelle. Lorsqu’une personne vit une expérience traumatique, les émotions associées peuvent rester actives dans le système nerveux. Tant qu’elles ne sont pas exprimées, ces émotions demeurent souvent diffuses, envahissantes et difficiles à contrôler.

Les recherches en neurosciences ont mis en évidence ce phénomène. Une étude menée par le neuroscientifique Matthew Lieberman a montré que le fait de mettre des mots sur une émotion diminue l’activité de l’amygdale, une structure cérébrale impliquée dans la détection du danger et la réponse de peur.

Dans le même temps, l’activité du cortex préfrontal, associé au langage, à la réflexion et au contrôle, augmente. Ce mécanisme permet de réduire l’intensité émotionnelle ressentie et de reprendre une forme de contrôle sur l’expérience. Ce processus est appelé « régulation émotionnelle par la verbalisation ».

2. La place de l’interlocuteur : ami et thérapeute

LA RÉGULATION ÉMOTIONNELLE ET MENTALE PAR LA VERBALISATION :

L’ami et le thérapeute ont deux places et deux rôles complémentaires. On ne leur dit pas les mêmes choses.

Avec l’ami, c’est l’amitié et la confiance qui incitent à la parole. Mais, elle est soumise à de multiples censures : crainte de décevoir, d’être trahi(e), jugé(e), regardé(e) différemment… Les proches n’ont pas nécessairement l’aisance nécessaire avec eux-mêmes pour établir un vrai dialogue ou y voir plus clair.

Avec le thérapeute, c’est se confier autrement :

Parler à un thérapeute c’est s’offrir la possibilité de « se dire », de « s’entendre », libérer notre histoire, nos croyances ou nos profonds ressentis. Cette configuration permet un niveau optimal de liberté et de soutien : sans solitude ni censure.

La parole devient libératrice : Ce n’est pas seulement la verbalisation mais le fait d’être deux qui permet de panser des blessures, d’assumer ses paradoxes, ses zones d’ombres…La charge anxieuse des difficultés et des épreuves est allégée.

3. La verbalisation comme processus d’intégration psychique

Parler permet également de structurer l’expérience. Le traumatisme est souvent enregistré sous forme de fragments sensoriels et émotionnels, sans organisation cohérente. La verbalisation permet de relier ces fragments, de les intégrer dans un récit et de leur donner un sens.

Les travaux du psychologue James Pennebaker sur l’écriture expressive confirment ce phénomène. Ils montrent que les personnes qui expriment leurs expériences traumatiques, que ce soit par la parole ou par l’écriture, présentent une diminution des symptômes anxieux, dépressifs et somatiques. Le simple fait de nommer l’expérience permet de diminuer sa charge émotionnelle et ses effets sur l’organisme.

La verbalisation joue également un rôle dans la restauration du sentiment de continuité psychique. Lorsqu’un traumatisme survient, il peut rompre la cohérence de l’expérience de soi. Mettre des mots permet de réintégrer l’événement dans son histoire personnelle, de redevenir sujet de son expérience plutôt que de rester enfermé dans un vécu subi.

Ainsi, la parole agit comme un processus de transformation. Elle ne fait pas disparaître la souffrance, mais elle la rend plus supportable, plus compréhensible et moins envahissante. Elle permet au système nerveux de sortir progressivement de l’état d’alerte et de retrouver un équilibre.

La verbalisation apparaît donc comme un mécanisme essentiel de régulation émotionnelle, confirmant que l’être humain n’est pas construit pour contenir seul sa souffrance, mais pour la transformer à travers le langage et la relation à l’autre.

III. L’être humain est biologiquement construit pour partager sa souffrance. Un besoin fondamental.

L’humain est une espèce sociale. Le cerveau est construit pour survivre en groupe. Matthew Lieberman explique : « Le cerveau humain est un cerveau social». Le soutien social est un régulateur biologique.

Le philosophe Paul Ricœur parle d’identité narrative. Nous existons à travers le récit de notre histoire. La parole agit comme un processus de régulation biologique, de transformation psychique et de reconnexion sociale.

1. Le partage social des émotions : un besoin fondamental d’appartenance (Bernard Rimé)

Le partage social des émotions désigne le fait de raconter à quelqu’un une expérience émotionnelle, en mettant des mots sur ce que l’on a ressenti. Le partage social des émotions est un phénomène qui se produit entre au moins deux personnes : une personne qui raconte un événement (et qui partage les émotions suscitées à cette occasion), et une personne qui écoute.

Ce partage répond à un besoin fondamental d’appartenance sociale. En parlant de ses émotions, la personne crée une connexion avec l’autre, ce qui réduit son sentiment d’isolement et renforce les liens relationnels. Particulièrement présent lors d’événements à forte implication émotionnelle, il est présent aussi dans la vie de tous les jours, aussi bien physiquement que virtuellement.

Même si le simple fait de répéter l’événement ne suffit pas à le résoudre. Pour que ce partage soit bénéfique, il doit permettre progressivement de prendre du recul et de donner du sens à l’expérience.

Au niveau relationnel, ce processus crée une forme de synchronisation émotionnelle : la personne qui écoute ressent de l’empathie, ce qui renforce la proximité affective. Ce mécanisme contribue à la construction et au maintien des relations sociales.

Enfin, au niveau collectif, le partage des émotions renforce le sentiment d’appartenance à un groupe et participe à la construction de l’identité sociale. Il joue un rôle important dans la cohésion des communautés, notamment après des événements traumatiques.

Ce processus produit des effets aussi bien chez l’individu (au niveau intrapersonnel), que sur plusieurs individus en relation (au niveau interpersonnel) et sur des groupes entiers (au niveau collectif). Il participe ainsi au renforcement des liens relationnels et de notre identité au sein de nos groupes et communautés d’appartenance.

Ainsi, le partage des émotions constitue un processus central dans la régulation psychique, la création du lien social et la construction de l’identité.

Partager des émotions positives avec autrui permet de capitaliser sur leurs effets (sous certaines conditions). Cependant, dans le cas de partage d’émotions négatives, un cercle vicieux peut se mettre en place sous la forme d’une co-rumination. Partager ses émotions négatives ne suffit donc pas à résoudre le problème. Pour en sortir, il est important de changer de perspective sur ses émotions, notamment en prenant de la distance et en faisant appel à un partenaire qualifié.

2. Le soutien social : un facteur déterminant dans la récupération traumatique (Sippel et al., 2024)

Parler de sa souffrance et recevoir du soutien ne constitue pas seulement un réconfort symbolique : c’est un facteur déterminant dans la récupération après un traumatisme. Une étude récente menée par Sippel et ses collaborateurs (2024) montre que le soutien social et les symptômes de stress post-traumatique évoluent en interaction étroite.

Les personnes qui perçoivent un soutien plus important de leur entourage, en particulier de leurs amis, présentent une diminution plus significative de leurs symptômes au fil du temps. Inversement, lorsque la souffrance reste intense et isolée, la perception de ce soutien tend à diminuer, renforçant l’isolement psychique.

Ces résultats soulignent que le lien aux autres ne constitue pas un simple élément secondaire de la reconstruction, mais qu’il en est une composante centrale. Le partage de l’expérience traumatique permet de maintenir un sentiment d’appartenance et de sécurité, deux éléments essentiels à la régulation du système nerveux et à la restauration de l’équilibre psychique.

 

Sources :