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Les trois sentiments de soi chez Antonio Damasio

créé par Illel Kieser el baz - Dernière modification le 19/11/2025


« Le nom donné à la réalité est le nom donné à la situation continue de l'expérience telle que la saisit la conscience. À ce titre, elle n'est jamais identifiable en son entier à un système isolé ». Heinsenberg

Le rôle essentiel de l’émotion dans le raisonnement et la prise de décision

Damasio est notamment connu pour l’identification des processus neuronaux impliqués dans la production des émotions et la démonstration que les émotions sont impliquées dans la prise de décision. D’où « l’erreur de Descartes » qui séparait l’esprit et le corps ou encore la rationalité et l’émotion. Selon Damasio qui s’appuie su des expérimentation rigoureuses, aucune action, aucune décision humaine ne peut être pertinente si elle ne repose pas sur la prise en compte préalable des ressentis et émotions qui résultent des cinq sens, donc de l’immersion dans un milieu.

La question de la conscience et du sentiment de soi

En s’appuyant sur l’étude de cas de patients présentant des troubles neurologiques de la conscience (épilepsie, absence…), A. Damasio propose différents types de conscience et trois sentiments de soi.

C’est à ne pas confondre avec la notion d’États de conscience modifiée dont l’étude scientifique en est à son balbutiement. Le professeur Bioy de Paris VIII a engagé un travail de recherche sur les états de conscience modifiés à partir de recherches sur la transe pratiquée dans certaines ethnies, Mongolie, Bénin, etc.

Le professeur Steven Laureys, directeur, au CHU de Liège (Belgique), du GIGA-Consciousness, un laboratoire de pointe sur l’étude des états de conscience modifiés, notamment sur le coma, reconnaît que les études sur la transe n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.

Le lien entre les capacités profondes de l’organisme comme système complexe doté d’une formidable capacité de réorganisation et le vivant nous confronte à un changement majeur de paradigme dans toute approche clinique. « Aujourd’hui, on admet enfin que la personne possède en elle des ressources lui permettant de réguler des processus par elle-même. Et qu’il est aussi du rôle de la médecine de révéler à l’individu ces capacités enfouies. » (Bioy) Alors que l’on se basait sur le postulat que le soin devait venir de l’extérieur, l’avancée des neurosciences sur des terrains laissés à la spiritualité nous enseigne que le soin peut aussi et surtout venir de l’intérieur. (Mind selon Damasio) (https://fc.univ-paris8.fr/IMG/pdf/lepoint-articletranses-8nov2022.pdf
https://fc.univ-paris8.fr/-etude-des-transes-et-des-etats-de-conscience-modifies-du-)

Pour François Féron, chercheur en neurosciences à Marseille et président de l’institut de recherche TranceScience : « Une dynamique est enclenchée. Il y a cinq à dix ans, rien de tout cela n’aurait été possible. Le développement d’une conscience écologiste, la volonté de repenser le lien entre l’individu et son environnement ont ouvert les esprits. »

Voilà qui fait lien entre les disciplines du soin, les neurosciences et les sciences du vivant.

Cela conduit également la philosophie à élargir les points de vue sur les définitions et concepts autour de la conscience.

Nous nous en tiendrons ici à la l’approche damasienne de la conscience, tout au moins pour ce qui concerne l’organisme en son milieu à la recherche de son équilibre.
Par « conscience« , Damasio part d’un point de vue neurophysiologique. Il veut parler des contenus de la conscience ou de la « connaissance », qui seraient constitués des relations entre « l’organisme » et « l’objet », ce à partir de ses recherches sur les mécanismes du cerveau.

« Si vous ouvrez un dictionnaire classique en quête d’une définition de la conscience, vous aurez des chances de trouver une variante de ceci : « La conscience (consciousness) est l’état d’être au fait (awareness) de nous-mêmes et de ce qui nous entoure. » » (L’autre moi-même, p. 193)

En français, cela revient à faire une distinction entre au moins deux sens du mot conscience :

  • la conscience comme ensemble des contenus traités par l’organisme en relation avec tous les stimuli perçus du corps et de son environnement (consciousness). (Ce concept postule donc de façon absolue une séparation entre un « corps » ou un « individu » et un « environnement ».)
  • la conscience comme le fait d’être au fait (awareness). (Pleine conscience)

Aussi, comme la plupart des travaux en neurosciences, les travaux de Damasio portent sur le premier sens du mot conscience, mais enrichi par un sentiment de soi lié à la notion biologique d’organisme.

« C’est un état particulier de l’esprit, enrichi par le sentiment (sense) de l’organisme en particulier dans lequel l’esprit est à l’œuvre. Cet état de l’esprit comprend également une connaissance du fait que ladite existence est située, que des objets et des événements l’entourent. La conscience est un état de l’esprit auquel s’ajoute un processus du soi.

L’état conscient de l’esprit est vécu exclusivement à la première personne pour chacun de nos organismes ; il n’est jamais observable par quelqu’un d’autre. Cette expérience appartient en propre à chacun de nos organismes et non à d’autres. Mais le fait quelle soit exclusivement privée n’implique pas que nous ne puissions adopter un point de vue relativement « objectif » sur elle. » (L’autre moi-même, p. 193-194)

Trois sentiments de soi :
proto-soi, soi-noyau, soi autobiographique

A. Damasio distingue trois étapes du soi ou de construction du support biologique du « moi », par 3 couches allant de la plus primaire à la plus élaborée :

1. Le proto-soi

C’est l’information la plus élémentaire de soi. Elle est pré-consciente. La fonction de ce soi est de constamment détecter et enregistrer, moment par moment, les changements physiques internes qui affectent l’homéostasie de l’organisme. Cet état pré-conscient est la base sur laquelle peuvent se construire le « soi central » et le « soi autobiographique ».

Plusieurs zones du cerveau sont nécessaires pour que le proto-soi fonctionne:

  • l’hypothalamus, qui contrôle l’homéostasie générale de l’organisme,
  • le tronc cérébral, dont les noyaux cartographient les signaux corporels,
  • le cortex insulaire dont la fonction est liée à l’émotion.

Ces zones du cerveau travaillent ensemble pour cartographier l’état actuel des réponses du corps aux changements environnementaux ou plus globalement des interactions avec un stimulus interne ou externe.

Les réseaux de neurones impliqués dans ce travail alimentent alors les deux autres systèmes – Système immunitaire et Système endocrinien) qui commandent par synergie l’auto-organisation de l’organisme. L’ensemble de ce système complexe commande, ou instruit alors en périphérie les organes qui permettent le maintien de la vie et, en premier lieu le Système gastrointestinal.

Le proto-soi est en rapport direct avec l’expérience et sans nécessaire relation avec le langage. Ce flux d’informations de notre état viscéral repose sur le système de régulation de notre état physiologique. Il est la base des réactions physiques dont on peut percevoir l’impact dans, entre autres, l’altération/modification des rythmes vitaux.

Lorsque l’organisme enregistre une modification, la deuxième couche de soi, la conscience-noyau est activée. La « carte » (Damasio) de la relation de l’organisme avec un objet interne ou externe a changé.

2. Le soi central (ou soi-noyau ou conscience-noyau)

C’est le soi qui émerge lorsque la modification de l’organisme issue du proto-soi devient consciente ou « ressentie ». C’est le sentiment à chaque moment qu’il existe en nous une représentation individuelle qui n’appartient qu’à nous, qui intègre différents canaux sensoriels.

La conscience noyau génère un sens momentané de soi en construisant continuellement des images intérieures, basées sur les informations de l’état corporel (proto-soi).

Cette conscience-noyau n’a pas besoin de mémoire, de langage ou d’interactions sociales. Elle ne concerne que le moment présent et ne peut pas renvoyer à des expériences passées ou se projeter dans le futur. Elle n’est pas exclusive aux êtres humains et reste constante et stable tout au long de la vie de l’organisme.

3. Le soi autobiographique (conscience étendue)

Le soi autobiographique repose sur une conscience étendue qui inclut le sens de sa propre identité séparée en tant qu’individu, la mémoire, le rapport au passé et au futur, les interactions sociales et avec le milieu.

« Le soi autobiographique apparaît lorsque les objets de la biographie de quelqu’un engendrent des pulsations du soi-noyau qui sont, ensuite, temporairement reliées pour former une structure cohérente à grande échelle. »

Il puise dans la mémoire des expériences passées qui implique l’utilisation de la pensée et du langage (au sens psychologique du terme et pas forcément au sens linguistique de l’idiome). Elle peut être remodelée pour refléter de nouvelles expériences.

Cette conscience est particulièrement humaine, mais un chien et un chimpanzé bonobo par exemple auraient une conscience étendue car ils ont acquis un sens de la mémoire individuelle, un sens du passé et aussi du futur.

Ce niveau ne pourrait pas exister sans ses prédécesseurs, et, contrairement à eux, nécessite une vaste utilisation de la mémoire conventionnelle. Par conséquent, une lésion cérébrale au centre de la mémoire d’une personne peut endommager sa conscience étendue, sans toucher aux autres couches.

Les émotions d’après Damasio

Les travaux d’Antonio R. Damasio sur les émotions débordent de loin le seul cadre des neurosciences. Au point de rendre désuète toute étude sur l’homme omettant de prendre en compte la centralité de la dimension émotionnelle et sensorielle.

Damasio, indépendamment d’avoir identifié les différents sites neuronaux impliqués dans le processus des émotions et montré le rôle majeur joué par les émotions dans les prises de décision, établit un classement des émotions en trois catégories :

Les émotions d’arrière-plan, les émotions primaires et les émotions sociales.

  • Les émotions d’arrière-plan font, dit-il, notre « état d’être », bon ou mauvais. è Ambiance intérieure ;
  • Les émotions primaires (ou de base), communes à l’homme et à l’animal, comprennent la peur, la colère, le dégoût, la surprise, la tristesse et le bonheur. On peut ajouter un dernier état émotionnel peu relaté par les auteur l’équanimité ;
  • Enfin les émotions sociales comprennent, écrit Damasio, la sympathie, l’embarras, la honte, la culpabilité, l’orgueil, l’envie, la gratitude, l’admiration, l’indignation et le mépris [14, p. 50-52]. Ces émotions sont ethniquement élaborées et construites. Elles ne dépendent pas du Soi Noyau

Sources :

Antonio R. Damasio, Le Sentiment même de soi : corps, émotions, conscience, Paris, Odile Jacob, 1999, 380p)

Sombrun (Corinne), méthode de la Transe Cognitive Auto-Induite TCAI  – TranceScience Research Institute ;

Congrès Français de Psychiatrie – La transe cognitive auto-induite et la rencontre avec la science ;

Les étranges pouvoirs de la transe sur le cerveau étudiés à l’université 19/11/2021
https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/18/les-etranges-pou…-la-transe-sur-le-cerveau-etudies-a-l-universite_6102495_3224.html Page 4 sur 16

Sky (Michael), Dancing With the Fire. Transforming Limitation Through Firewalking, Bear & Co, 1989, 188 p.

Article rédigé d’après Fabien Devaugermé, Antonio R. Damasio qui présente  « Le sentiment même de soi » par Antonio R. Damasio

Ces réflexions sont reprises dans L’autre moi-même – Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, Odile Jacob, 2010)

Antonio R. Damasio, né à Lisbonne (Portugal) en 1944, est médecin, professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. Il travaille aux Etats-Unis à l’université de Californie du sud. Il est également l’auteur de  L’Erreur de Descartes : la raison des émotions et de Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions

  • Il apparaît également dans une transcription d’entretiens de Mind and Life dans Le Pouvoir de l’esprit – Entretiens avec des scientifiques et le 14e Dalaï Lama (2000).
  • Son dernier livre, L’Ordre étrange des choses : La vie, les émotions et la fabrique de la culture, 2017. Emission à écouter sur RFI / France Culture