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Emprise ou Contrôle Coercitif

créé par La Rédaction du site - Dernière modification le 05/11/2025


Par Laure Durand et Iqraa Nooraully
25 févr. 2025

SOMMAIRE :

Introduction : qu’est-ce que l’emprise ? (Buffet, 2023)          1

 

I. Comment se manifeste l’emprise ? (Dorey, 2013 - Buffet, 2023)            2

a. Comment reconnaître l’emprise ? : comportements et stratégies utilisés par l’agresseur         2

b. Qui met sous emprise ? : les caractéristiques des auteurs        3

c. Qui est mis sous emprise ? les facteurs de vulnérabilité des victimes  5

II. Les mécanismes de l’emprise dans les relations conjugales     6

a. La modélisation de l’emprise dans le couple selon Roger Dorey (Dufrou et Sorel, 2024)             6

b. Le cycle de la violence selon Lenore Walker   8

c.  L’engrenage de la violence et ses effets psychologiques          9

III. L’emprise dans le cadre familial (Daligand, 2021)        9

IV. Les soins aux victimes      10

a. Impact psychologique de l’emprise sur les victimes (Salmona, 2016)   10

b. Soins et psychothérapies des victimes d’emprise (Dufrou et Sorel, 2024)          11

Bibliographie  12

 

Introduction : qu’est-ce que l’emprise ? (Buffet, 2023)

L’emprise est une forme de domination psychologique où un individu exerce un contrôle coercitif, insidieux et progressif sur une autre personne, jusqu’à lui faire perdre son autonomie, son libre-arbitre et parfois même son identité. Il s’agit d’un processus psychique fondé sur l’objectivation de l’autre, réduit au statut d’objet. Son existence, ses besoins et ses désirs sont niés au profit de ceux de la personne exerçant l’emprise. Celle-ci s’approprie d’abord la victime avant de la déposséder d’elle-même, la rendant entièrement dépendante sur le plan psychique. L’emprise repose ainsi sur la « prise » du psychisme de l’autre, qui en vient à penser et à agir sous l’influence de son oppresseur.

I – Comment se manifeste l’emprise ? (Dorey, 2013 - Buffet, 2023)

A – Comment reconnaître l’emprise ? : comportements et stratégies utilisés par l’agresseur

L’emprise est un processus insidieux qui repose sur des stratégies psychologiques et relationnelles visant à contrôler autrui. Elle s’exerce à travers une combinaison de séduction, de manipulation, de coercition et de domination, menant la victime à une soumission progressive. L’emprise n’est pas un phénomène brutal et immédiat, elle s’installe de manière progressive. En voici les stratégies principales :

  1.  Séduction excessive

L’agresseur se montre d’abord sous un jour extrêmement positif : il se veut rassurant, bienveillant, voire admiratif. Il repère les besoins, les fragilités et/ou les aspirations de la victime et les exploite pour créer une relation de confiance. Il peut adopter un discours valorisant, offrir une attention excessive ou répondre aux attentes profondes de la victime, lui faisant croire qu’il partage les mêmes aspirations et centres d’intérêts. Un sentiment de connexion exceptionnelle se développe alors chez la victime sans qu’elle n'ait conscience du caractère illusoire de cette connexion. Cette phase initiale est essentielle : elle crée une dépendance affective et un attachement fort qui rendront plus difficile la remise en question future.

  1. Idéalisation puis dévalorisation qui détruit l’estime de soi

L’agresseur peut alterner entre des moments où il valorise la victime de manière excessive et des moments où il l’a rabaissé. Dans les moments de dévalorisation, il utilise des critiques incessantes, des moqueries, et des reproches qui, petit à petit, détruisent l’estime de soi de la victime. L’agresseur s’appuyant en plus sur les insécurités, peurs, doutes et fragilités de la victime. Cela peut alors créer une dépendance affective de la victime qui, se pensant incompétente et inférieure, finit par croire qu’elle ne peut pas vivre sans l’agresseur. Ce dernier se positionnant comme essentiel dans sa vie.

  1. L’isolement progressif

Une fois la relation instaurée, l’agresseur œuvre pour couper la victime de ses repères extérieurs (amis, famille, collègues). Ce processus peut être direct (interdiction de voir certaines personnes, dénigrement de l’entourage) ou subtil (insinuations sur la toxicité des proches, mise en place de situations rendant les interactions sociales difficiles). Peu à peu, la victime ne se fie plus qu’à l’agresseur et perd ses sources alternatives de soutien et d’opinions.

  1. Confusion mentale et distorsion de la réalité

L’un des leviers fondamentaux de l’emprise repose sur la confusion cognitive. L’agresseur manipule la réalité en alternant des comportements contradictoires : tantôt, il valorise, tantôt, il critique, créant un climat d’incertitude. Il pratique également le gaslighting, une forme de manipulation où il nie des faits ou des émotions vécus par la victime, l’amenant à douter de sa propre perception. À force de remettre en question ses propres ressentis, la victime devient dépendante de l’agresseur pour interpréter la réalité.

  1. Culpabilisation et inversion des rôles

Un autre mécanisme est l’imposition d’un sentiment de culpabilité. L’agresseur amène la victime à croire que les problèmes viennent d’elle : si elle souffre, c’est parce qu’elle est trop fragile, trop émotive, pas assez compréhensive ou même responsable des comportements négatifs de l’autre. Il peut également inverser les rôles, se positionnant en victime de la situation et reprochant à la personne sous emprise d’être injuste ou ingrate. Il peut exploiter les émotions de la victime pour la contrôler en opérant de la manipulation affective notamment.

  1. Contrôle et renforcement intermittent

Le contrôle peut être exercé de différentes manières : imposition de règles arbitraires, surveillance constante, interdictions déguisées en conseils bienveillants, ou encore pressions financières et matérielles, contrôle de l’accès aux informations. Ce contrôle renforce la dépendance de la victime qui voit son autonomie disparaître progressivement. Le contrôle s’accompagne souvent d’un renforcement intermittent : des moments de récompense viennent ponctuellement alléger la contrainte, laissant entrevoir la possibilité d’une amélioration. Cette alternance entre violence et douceur maintient la victime dans un état d’attente et d’espoir, la rendant incapable de rompre le lien.

  1. Peur et intimidation

L’agresseur instille un climat de peur, qui peut prendre diverses formes : menaces implicites, humiliations répétées, chantage émotionnel, voire violence physique. Même en l’absence d’actes directs, l’anticipation d’une réaction violente suffit à paralyser la victime et à l’empêcher d’agir librement.

Ces stratégies agissent ensemble pour rendre la victime de plus en plus dépendante, émotionnellement et psychologiquement, de l’agresseur. La victime peut ainsi se retrouver piégée dans une relation où elle se sent incapable de s’en sortir.

B –Qui met sous emprise ? : les caractéristiques des auteurs

Il est évident que chaque individu cherchant à avoir un contrôle sur autrui présente des différences. Cependant, les études ont mis en évidence un certain nombre de traits communs que les auteurs d’emprise psychologique semblent partager. 

  1. Insécurité de l’attachement souvent lié à leur vécu traumatique

Tout d’abord, les individus cherchant à avoir de l’emprise sur autrui, notamment, les auteurs de violences conjugales, éprouvent souvent une peur intense de l’abandon, ce qui explique la fusion et l'intensité relationnelle qu’ils veulent mettre en place dès le début de la relation. Ainsi, paradoxalement, même s’ils exercent une emprise sur la victime, au final, ils sont aussi fortement dépendants de celle-ci. Dans certains cas, la violence physique peut alors devenir un moyen de contrôle lorsque la victime tente de s’émanciper. C’est une façon de la fragiliser, ce qui limite sa propension à quitter l’auteur.

Leur attachement malsain à la victime peut souvent s’expliquer par les relations et le type d'attachement qu’ils ont eu avec leurs figures parentales pendant l’enfance. En effet, les auteurs d’emprise psychologique ont souvent un attachement insécure, leur parent étant, dans de nombreux cas, lui-même auteur de violence et de contrôle. Ce vécu traumatique laisse une empreinte psychique à l’origine des peurs d’abandon et de solitude dont nous avons parlé juste avant.

  1. Faible estime de soi :

De même, une autre caractéristique commune des auteurs d’emprise psychologique est leur faible estime de soi. Cela peut paraître surprenant car bien souvent, ils donnent l’image de personnes sûres d’elles, mais en réalité, ce n’est pas du tout le cas. Derrière cette façade, ces individus ont un narcissisme fragile qui les pousse à dominer l'autre pour éviter de se sentir menacés. L'humiliation et la dévalorisation de la victime leur permettent de compenser leurs insécurités. C’est pourquoi, lorsque certains auteurs de violences conjugales sont interrogés sur leur ressenti avant de passer à l’acte, beaucoup expliquent avoir eu l’impression que leur partenaire tentait de les rabaisser, révélant ainsi leur propre insécurité.

  1. Difficultés de régulation émotionnelle :

Finalement, les auteurs d’emprise psychologique ont aussi beaucoup de difficultés à réguler leurs émotions, notamment leur colère, ce qui explique les violences physiques et psychologiques qu’ils infligent à leur victime. Avec leur faible estime de soi dont nous venons de discuter, ils peuvent se sentir facilement attaqués et ainsi, ressentir un sentiment intense de colère qu’ils ne parviennent pas à maîtriser, les menant alors à l’usage de la violence. D’une certaine manière, la violence devient pour eux une façon malsaine de réguler leurs émotions. 

En plus de ces caractéristiques, plus récemment, de nouveaux concepts ont été sollicités pour parler de l’emprise et du profil des auteurs de celle-ci. Parmi ceux-ci, il y a notamment celui de la triade noire de Paulhus Jones (2014). La triade noire regroupe trois traits de personnalités, considérés comme les plus malveillants de la personnalité humaine. Ces traits de personnalité permettent aux individus de manipuler plus facilement autrui et ainsi, peuvent être intrinsèquement liés à l’emprise. Les individus ayant ces traits seraient plus aptes à exercer de l’emprise sur une victime. Les 3 traits sont :

  • Le machiavélisme : l’art de la manipulation des autres. L’intelligence machiavélienne peut se manifester de plusieurs façons : elle correspond à tromper ou tenir ses promesses selon l'intérêt, enfreindre les règles tout en les établissant, mentir ou dire la vérité selon le contexte, blâmer puis pardonner, induire autrui en erreur pour servir ses propres fins…
  • Le narcissisme : l’amour de soi excessif au détriment d’autrui. Il est à noter que souvent ce narcissisme cache souvent une extrême insécurité et une faible estime de soi chez les auteurs d’emprise. Dans les cas les plus sévères, une personne avec des traits narcissiques prononcés peut souffrir d’un trouble de la personnalité narcissique.
  • La psychopathie : absence d’empathie, qui amène à des conduites profondément cruelles et une transgression permanente des droits d’autrui. Dans les cas les plus sévères, une personne avec des traits de psychopathie prononcés peut souffrir d’un trouble de personnalité antisociale.

Ces traits rendent les individus plus aptes à manipuler, à être cruel et maltraiter les autres, notamment dans les cas d’emprise. Encore plus dangereux, l'étude de Carter et al. (2014) a même montré que des hommes présentant des caractéristiques de la triade noire avaient un potentiel d’attraction sexuelle plus élevé pour les participantes que des sujets qui n’avaient pas ces caractéristiques. Ainsi, nous voyons bien que ces individus savent attirer autrui, notamment des potentielles victimes.

C – Qui est mis sous emprise ? les facteurs de vulnérabilité des victimes

Comme pour les auteurs d’emprise psychologique, les victimes de ce type de situation ne sont évidemment pas toutes les mêmes. Au contraire, beaucoup d’études ont montré que personne n’est à l’abri de tomber sous emprise, quel que soit l’âge, le sexe ou le genre. Cependant, il est indéniable qu’il existe certains facteurs de vulnérabilité qui augmentent le risque d’être victime.

  1. Vécu traumatique

Premièrement, les victimes d’emprise psychologique ont souvent vécu des évènements traumatiques dans leur enfance, liés notamment à leurs figures parentales. En effet, l’exposition à la violence pendant l’enfance est citée dans de nombreuses études comme étant un facteur de vulnérabilité majeur. Par exemple, dans le cas d’emprise psychologique dans un couple, les personnes ayant grandi en étant témoins de relations toxiques et de contrôle entre leurs parents peuvent en venir à considérer ces comportements comme “normaux”, les rendant ainsi plus susceptibles de les tolérer à l'âge adulte.

  1. Faible estime de soi

De plus, tout comme les auteurs d’emprise psychologique, les victimes ont souvent une faible estime de soi qui peut les pousser à avoir des pensées et croyances très négatives sur elles-mêmes. Dès lors, ne se percevant pas comme ayant de la valeur, elles peuvent en venir à considérer comme acceptable la relation entre elles et l’auteur d’emprise. De même, comme nous l’avons dit précédemment, l’auteur d’emprise psychologique va aussi activement chercher à rabaisser sa victime, ce qui ne fait qu’accentuer sa faible estime de soi et renforcer son emprise.

  1. Faible sentiment d’efficacité personnelle

Le sentiment d’efficacité personnelle se réfère aux croyances qu’un individu a sur sa capacité à entreprendre et à accomplir des actions. Dans une situation d’emprise psychologique et de violence, les victimes souffrent souvent d’un faible sentiment d'efficacité personnelle. Cela peut en partie répondre à une question fréquemment posée lorsqu’on parle de relations toxiques : pourquoi est-ce que la victime ne quitte pas l’auteur de violence ? Le faible sentiment d’efficacité personnelle de celle-ci, associé à une faible estime de soi peut rendre difficile la décision de quitter la relation d’emprise.

  1. Sexe

Il est impossible de discuter de l’emprise sans mentionner le fait que la majorité des médias et articles abordant ce sujet parle des victimes au féminin. Dans l’imaginaire commun, les victimes d’emprise sont souvent des femmes. Mais cela n’est pas anodin. De fait, comme nous l’avons bien vu, les victimes d’emprise sont souvent des individus ayant des “vulnérabilités”. Parmi ces vulnérabilités, il y a notamment une dimension sociétale : les individus issus de minorité (que ce soit par leur sexe, leur couleur de peau, etc.) ont souvent plus de fragilité dû justement aux violences systémiques portés contre eux. Ainsi, on pourrait considérer qu’être femme est intrinsèquement un facteur de risque.

Mais, il faut faire attention à mesurer ces propos. Comme nous l’avons déjà dit, toute individu peut être victime d’une relation d’emprise. Cela inclut bien évidemment les hommes. Bien qu’il y ait une dimension sociétale à prendre en compte, il ne faut surtout pas invisibiliser les hommes victimes d’emprise. De même, il faut faire attention au fait que quand on parle de victimes d’emprise dans le cadre de violences conjugales, on ne parle souvent que de violences dans les couples hétérosexuels. Il est indéniable que plus d’études doivent être faites sur les relations d’emprise dans le cas de couples homosexuels ou encore, dans le cas d’emprise sur les hommes.

L’emprise peut être exercée dans plusieurs cadres : dans les relations conjugales, dans le cadre familial (inceste, parentalité toxique...), l’emprise sectaire et idéologique (organisée par un gourou ou un chef de groupe) ; au travail (harcèlement moral, management toxique) ; dans les relations amicales, dans un cadre institutionnel (écoles, entreprises, armées, groupes d’influence). Nous allons explorer deux types d’emprise : l’emprise dans les relations conjugales et l’emprise dans le cadre familial.

II – Les mécanismes de l’emprise dans les relations conjugales

Dans les relations conjugales, l’emprise joue un rôle central dans le maintien du pouvoir de l’agresseur sur sa victime. Elle ne se limite pas à un simple rapport de domination, mais s’ancre dans une dynamique relationnelle où le contrôle s’exerce de manière fluctuante, alternant coercition, manipulation et périodes d’accalmie. Ce processus ne repose pas uniquement sur des actes isolés de violence, mais sur une modulation constante du comportement de l’agresseur, qui ajuste son emprise pour maintenir la victime sous influence. Comprendre cette dynamique implique d’analyser à la fois les mécanismes qui permettent l’installation et le maintien de l’emprise, ainsi que la manière dont celle-ci s’inscrit dans une répétition cyclique des violences.

A – La modélisation de l’emprise dans le couple selon Roger Dorey (Dufrou et Sorel, 2024)

Selon Dorey, l’emprise dans le couple suit un processus progressif en trois étapes, marqué par une montée en intensité du contrôle et de la soumission de la victime.

  1. Appropriation : la séduction

Au début de la relation, l’auteur de l’emprise met en place une stratégie de séduction intense, connue sous le nom de love bombing (Margaret Singer, 2003). Il inonde la victime d’attention, de gestes affectueux et de flatteries. Il se montre extrêmement présent par des messages, appels et surinvestissement émotionnel, prenant une place centrale dans sa vie. La passion ressentie peut devenir obsessionnelle, toute l’énergie de la victime est centrée sur la relation au détriment d’autres aspects de sa vie. La victime commence à vivre à travers lui.

Cette phase idyllique peut durer plusieurs mois, instaurant une relation de confiance et de dépendance affective. C’est une des raisons pour lesquelles la victime ne part pas dès la première violence. En s’éloignant elle risque de s’exposer à un sentiment d’insécurité et de vide. Puis, progressivement, l’auteur adopte un comportement ambivalent, alternant entre chaleur et froideur, ce qui déstabilise la victime. Par exemple, il peut commencer à se montrer plus distant sans raison apparente. Cela apporte de la confusion pour la victime qui, ne trouvant pas d’explication derrière ces comportements, rejette la faute sur elle et commence à se sentir coupable. Elle surinvestit alors psychiquement la relation pour retrouver l’idéal du début et tenter de comprendre les changements de comportement de son partenaire. Elle s’enfonce dans l’emprise et la dépendance à l’autre.

  1. Dépossession : la perte de soi

À mesure que la relation évolue, la victime modifie son comportement pour éviter les réactions négatives de l’auteur, telles que des remarques blessantes ou des accès d’agressivité. Elle s’adapte progressivement aux exigences de l’agresseur, souvent sans en avoir pleinement conscience.

Cette phase se traduit par une perte progressive de spontanéité, d’authenticité et de libre-arbitre. La victime :

  • Se conforme aux attentes de l’auteur.
  • Perd son sentiment de soi, ses valeurs et son identité en se sentant étrangère à elle-même.
  • Change d’opinion et de perception du monde sous l’influence de l’agresseur qui lui impose sa vision des choses et tente de la convaincre d'adhérer à ses idées.
  • Prend des décisions qui ne sont plus les siennes, mais imposées par l’autre, sans en avoir conscience
  • Se déconnecter de ses besoins et ne plus les exprimer, l’agresseur les ayant totalement niés.
  • Est isolé de son entourage par l’auteur. Elle finit par progressivement rompre certains liens en ayant le sentiment que c’est elle qui a pris ces décisions et non l’agresseur.

L’isolement s’installe : l’auteur contrôle les fréquentations, les activités et les opinions de la victime. De plus, elle peut souffrir de troubles cognitifs temporaires (problèmes de mémoire, perte de repères spatio-temporels, baisse des capacités réflexives) causés par un stress émotionnel et une angoisse prolongée.

La déposition maintient la victime dans un état de dépendance extrême à plusieurs niveaux : affectif, intellectuel et parfois financier.

  1. Domination et soumission : le contrôle coercitif total

À ce stade, l’auteur met en place un contrôle coercitif soit un ensemble d'actes de contrôle dans l’objectif de soumettre la victime. Il impose sa volonté et ses exigences sur tous les aspects de sa vie :

  • Relations sociales et familiales : isolement total de la victime.
  • Vie professionnelle : contrôle, voire interdiction de travailler.
  • Apparence physique : exigences sur les vêtements, la coiffure, le poids.
  • Finances : contrôle des dépenses.
  • Les réseaux sociaux ou autres vecteurs de communication : surveillance stricte, confiscation du téléphone, possession de ses mots de passe.

Une pression psychologique et physique est ainsi exercée sur la victime. Le discours de l’agresseur devient de plus en plus dévalorisant, humiliant et insultant parfois pour des choses anodines du quotidien comme la préparation d'un repas. Par exemple, l’agresseur peut dire des phrases comme :

  • « tu es bête, nul.le »  (remise en question de l’intelligence de la victime) ;
  • « tu es grossi, dis donc. Ça va la grosse ? » (sur le physique) ;
  • « tu es une mauvaise mère » (sur le statut).

Ces critiques peuvent s’appuyer sur les complexes et insécurités de la victime. Elles peuvent être aussi  subtiles et déguisées en bonnes intentions ou en blagues « c’est pour ton bien que je dis ça », « oh ! Mais je rigole ». Cela peut alors rendre plus difficile pour la victime de réaliser l'aspect malveillant de ces remarques.

Les stratégies de manipulation et d’inversion de la responsabilité, font culpabiliser la victime qui n’a plus confiance en son propre jugement. Par exemple, en cas d’infidélité, l’agresseur peut accuser la victime de ne pas avoir assez confiance en lui ou de justifier son comportement par des prétendues défaillances de la victime : « si t’as pas confiance en moi, c’est pas mon problème », « tu es complètement folle, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? », « comment veut la faisant culpabiliser pour ses propres violences » « comment veux-tu qu’on discute si tu me parles sur ce ton », « je t’avais dit que tu prenais du poids et que j’aimais pas ça, et après tu fais l’étonnée », « au moins, elle, elle ne me fait pas chier ». La faute est en permanence retournée contre la victime.

Enfin, la victime est maintenue sous emprise par des menaces directes (violence physique et sexuelle, chantage au suicide, exposition de sa vie privée et de leur sexualité). L’objectif est d’instaurer un climat de peur et de terreur qui permet de briser toute résistance et de garantir une obéissance totale. Par exemple, concernant le chantage au suicide, il peut dire « Si tu me quittes, je ne pourrai pas vivre sans toi. Je vais mettre fin à mes jours » ou bien « Tu es la seule raison pour laquelle je vis, si tu pars, je n’aurai plus aucune raison de continuer ». En se présentant comme incapable de survivre sans la relation, l’agresseur renverse la culpabilité et place la victime dans une position de "sauveuse". Cette menace, qui survient souvent lorsque la victime envisage de partir, renforce son sentiment de responsabilité et retarde la rupture. Elle s’inscrit ainsi dans la modulation de l’emprise, où l’agresseur ajuste son contrôle en fonction des résistances de la victime.

Toutes ces stratégies affectent énormément l’estime de soi de la victime et provoquent un sentiment de honte et de culpabilité important. Elle peut finir par croire qu’elle mérite tout cela, ce qui rend plus difficile la demande d’aide. Cela augmente la dépendance à l’agresseur, car elles peuvent avoir le sentiment qu’elles ne peuvent pas exister sans lui.

Cette dynamique enferme la victime dans un cercle vicieux où elle perd progressivement toute capacité de révolte et de prise de décision, rendant l’évasion de plus en plus difficile.

Les mécanismes de l’emprise définis par Dorey permettent de comprendre comment l’auteur des violences instaure un contrôle progressif sur sa victime, altérant sa perception de la réalité et réduisant peu à peu sa capacité à s’opposer. Toutefois, cette emprise ne se manifeste pas de manière linéaire ; elle s’inscrit dans une dynamique répétitive où alternent tensions, violences et périodes d’accalmie. C’est dans cette perspective que s’inscrit le modèle du cycle de la violence décrit par Lenore Walker, qui met en lumière les phases successives par lesquelles passent les victimes et qui contribuent à leur enfermement dans la relation abusive.

A noter qu’il peut y avoir de l’emprise sans violences physiques et sexuelles.

B – Le cycle de la violence selon Lenore Walker

Lenore Walker, psychologue américaine, a conceptualisé en 1979 le cycle de la violence pour expliquer la répétition des violences conjugales et la difficulté pour les victimes de s’en extraire. Ce modèle met en évidence une dynamique en trois phases récurrentes, où les tensions et les agressions se succèdent, créant un engrenage dans lequel la victime se retrouve piégée.

  1. La phase de tension

La première phase du cycle de la violence est celle de l’accumulation des tensions. Elle se caractérise par une montée progressive d’un climat conflictuel au sein du couple. L’auteur des violences devient de plus en plus irritable, exigeant et critique envers la victime, qui perçoit une atmosphère pesante et menaçante. Cette tension peut se manifester par des reproches constants, des comportements passifs-agressifs ou encore des menaces voilées. De son côté, la victime tente généralement d’apaiser la situation en se conformant aux attentes de son partenaire, minimisant les conflits et adoptant une posture d’adaptation. Cependant, malgré ses efforts, l’agresseur trouve toujours un motif pour alimenter cette tension, rendant la confrontation inévitable.

  1. La phase d’explosion

La seconde phase correspond à l’épisode de violence proprement dit. Il s’agit du moment où la tension accumulée atteint son paroxysme et se traduit par une explosion de violence, qui peut prendre différentes formes : verbale, psychologique, physique, sexuelle ou économique. Cette phase est souvent brève mais d’une intensité destructrice pour la victime, qui subit directement l’agression. La violence exercée à ce stade entraîne un sentiment de terreur, de sidération et d’impuissance, renforçant la domination de l’agresseur.

  1. La phase de justification et de lune de miel

Après l’explosion, une troisième phase s’enclenche, souvent appelée phase de justification ou de "lune de miel”. L’agresseur exprime des remords, minimise ou justifie son comportement, et cherche à se racheter en adoptant une attitude bienveillante et affectueuse. Il peut présenter des excuses, promettre de changer ou d'accuser des éléments extérieurs (stress, alcool, pression professionnelle) pour expliquer son comportement. La victime, bouleversée par l’épisode violent, peut espérer un réel changement et croire aux promesses de son partenaire. Cette phase de réconciliation renforce son attachement émotionnel et nourrit l’espoir d’une relation apaisée. Cependant, avec le temps, la tension recommence à s’accumuler, relançant le cycle de la violence.

C – L’engrenage de la violence et ses effets psychologiques

Ce cycle peut se répéter indéfiniment, enfermant la victime dans une dynamique de dépendance et de confusion. L’alternance entre périodes de violence et moments de répit crée un climat d’incertitude, où la victime peine à prendre conscience de la dangerosité de la relation. De plus, la phase de lune de miel contribue à renforcer l’attachement à l’agresseur, en entretenant l’illusion d’un possible changement.

Avec le temps, les phases de tension et d’explosion ont tendance à se rapprocher, tandis que la phase de lune de miel s’amenuise, voire disparaît complètement. La violence devient alors plus fréquente et intense, mettant la victime dans un état de détresse psychologique et d’isolement accru. Cette répétition du cycle explique pourquoi il est si difficile pour les victimes de partir, malgré la souffrance qu’elles endurent.

III – L’emprise dans le cadre familial (Daligand, 2021)

Bien que l’emprise soit souvent évoquée dans le cadre des relations amoureuses toxiques, elle ne se limite pas à ce contexte. Elle est également au cœur des violences intra-familiales et de la maltraitance infantile. Cette dernière peut se caractériser par des sévices corporels qui servent à marquer l’enfant et à affirmer la domination parentale. On retrouve ici les 3 dimensions de l’emprise de Roger Dorey, vu précédemment (appropriation, dépossession et domination). Dans ces situations, l’enfant est ainsi soumis à un contrôle totalitaire de ses parents, qui va au-delà des violences physiques.

 

En effet, le contrôle exercé sur l’enfant par le parent peut aller jusqu’à le priver de toute autonomie de pensée et d’action. L’enfant, ayant grandi dans un environnement toxique, en vient souvent à idéaliser ses parents malgré la souffrance endurée. C’est pourquoi, même lorsque des mesures de protection sont mises en place, l’enfant peut refuser la séparation et chercher à retourner auprès de son parent maltraitant. Ce lien toxique, symptôme de l’emprise, peut conduire à des conduites autodestructrices, notamment des tentatives de suicide, lorsque l’enfant est contraint de s’éloigner de sa famille.

 

Il est à noter que l’emprise dans la maltraitance infantile ne surgit pas de nulle part : elle s’inscrit souvent dans une dynamique transgénérationnelle de la violence. Un parent maltraitant a parfois lui-même grandi dans un environnement où l’emprise et la domination étaient des modes relationnels. Il reproduit inconsciemment ce qu’il a vécu, enfermé dans un schéma de répétition.

 

De plus, le parent maltraitant peut justifier son contrôle excessif par l’amour qu’il porte à l’enfant. L’enfant peut alors penser que la violence est une preuve d’affection, rendant encore plus difficile la prise de conscience de l’abus. Souvent, l’enfant ressent aussi beaucoup de culpabilité. Il peut croire qu’il mérite les violences qu’il subit notamment à cause du discours parental, qui inverse les rôles en faisant porter à l’enfant la responsabilité.

 

Les conséquences de la relation d’emprise à l’enfance peuvent être dévastatrices, notamment dans la construction des relations à l’âge adulte. Un enfant ayant grandi sous emprise risque davantage de reproduire ce schéma en cherchant inconsciemment des relations toxiques, les percevant comme normales ou familières.

IV – Les soins aux victimes

A – Impact psychologique de l’emprise sur les victimes (Salmona, 2016)

L’emprise psychologique a des conséquences psychologiques importantes sur les victimes, affectant leur santé mentale, leur perception d’elles-mêmes et leur capacité à interagir avec le monde extérieur. Voici plusieurs de ces conséquences sur lesquelles nous pouvons travailler en thérapie (Muriel Salmona, 2016) :

 

Troubles psychotraumatiques :

  • Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) : flashbacks, hypervigilance, cauchemars, altération de l'humeur et des cognitions, évitement des situations rappelant l’agresseur. Des images des violences peuvent revenir à l’esprit involontairement et en dehors de tout contrôle. Cela peut aussi se manifester par des sons et des sensations physiques.
  • La dissociation traumatique : anesthésie émotionnelle, sentiment d’irréalité, difficultés à ressentir ses propres émotions et sensations corporelles.
  • Difficulté à réguler ses émotions

 

Altération de l’estime de soi et de l’identité. Comme on l’a vu plus haut, l’emprise détruit progressivement l’image que la victime a d’elle-même :

  • Perte de confiance en soi : la victime doute de ses pensées, de ses émotions et de ses décisions.
  • Sentiment de honte et de culpabilité : elle s’accuse d’avoir permis l’emprise ou de ne pas avoir réagi plus tôt.
  • Effacement de l’identité : ses goûts, ses désirs et ses opinions sont remplacés par ceux de l’agresseur, ce qui peut provoquer une sensation de vide profond après la rupture.

 

Dépendance affective et difficulté à quitter l’agresseur : la dépendance émotionnelle créée par l’agresseur entraîne :

  • Une difficulté à rompre les liens avec l’agresseur, même après des violences graves.
  • Des allers-retours entre rupture et retour dans la relation, favorisés par la peur de l’inconnu et la mémoire traumatique.
  • un sentiment de ne pas être capable de s’en sortir seule et une difficulté à écouter et respecter ses besoins

 

Troubles anxieux et dépressifs :

  • Une anxiété généralisée, liée à la peur constante de mal faire ou de subir de nouvelles violences.
  • Des épisodes dépressifs sévères, avec un sentiment d’impuissance et de désespoir.
  • Un risque suicidaire élevé, certaines victimes voyant la mort comme leur seule issue.

 

Difficultés relationnelles et isolement : l’agresseur ayant isolé la victime de ses proches, une fois libérée de l’emprise, elle peut rencontrer plusieurs obstacles :

  • Méfiance excessive envers les autres, due à la perte de confiance en autrui. Difficultés à créer des liens.
  • Difficultés à connaître et exprimer ses besoins et à poser des limites dans ses relations personnelles et professionnelles.
  • Tendance à reproduire des schémas relationnels toxiques, parfois en retombant dans des relations d’emprise.

 

Problèmes cognitifs et troubles somatiques. Le stress prolongé affecte les capacités cognitives et le bien-être physique :

  • Troubles de la concentration et de la mémoire, rendant difficile la prise de décisions et le quotidien.
  • Fatigue chronique et troubles du sommeil (insomnies, cauchemars récurrents).
  • Douleurs psychosomatiques (migraines, troubles digestifs, tensions musculaires, etc.), souvent liées au stress accumulé.

L’emprise psychologique impact considérablement la victime, altérant son identité, son autonomie et sa capacité à fonctionner normalement.

B – Soins et psychothérapies des victimes d’emprise (Dufrou et Sorel, 2024)

L’accompagnement psychologique des victimes d’emprise doit être personnalisé et prendre en compte plusieurs critères, comme : (i) le moment où se situe la relation d’emprise au regard de la prise en charge thérapeutique, (ii) les ressources personnelles de la victime, (iii) son parcours de vie et la qualité de celui-ci avant l’emprise, ainsi que (iv) d’éventuels troubles psychopathologiques préexistants (Dufrou et Sorel, 2024). Le travail psychothérapeutique peut ainsi varier : si la victime est encore sous emprise ou en train d’en sortir, selon la durée de sa relation d’emprise, sa disponibilité et sa réceptivité au travail thérapeutique. Par exemple, si la personne est encore sous emprise, un travail pourra être fait sur la désidéalisation de l’auteur, permettant à la victime de le percevoir avec ses failles plutôt que comme une figure toute-puissante. Cette phase peut être progressive, marquée par des allers-retours entre remise en question et idéalisation de l’auteur. Si les proches peuvent aider, la véritable prise de conscience, souvent déclenchée par un "déclic" ou une accumulation de signes, ne peut venir que de la victime elle-même.

La psychothérapie a pour objectif d’accompagner la victime dans la reconstruction de son identité et de son autonomie afin qu’elle puisse envisager et créer un avenir libéré de l’emprise. Elle vise à restaurer l’estime de soi et la confiance en soi et en autrui tout en traitant les traumatismes et d’éventuels troubles psychopathologiques. Ce travail thérapeutique s’articule également autour du deuil de la relation et du réinvestissement des différentes sphères de vie – sociale, professionnelle et amoureuse.

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Andreea Gruev, Maîtresse de conférences HDR en psychologie sociale, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières and Evan Stark, Professeur émérite, sociologue, Rutgers University