Co-auteur : Erika Molina Garcia
Violences sexuelles, se taire ou le dire
Épisode 1 : L'inceste 

L’équipe bénévole de l’association Cavacs-France présente son tout premier podcast portant sur l’inceste et la Commission du CIIVISE.

L’objectif de l’association et de ce podcast est double : il s’agit d’informer et sensibiliser la population générale sur le thème des violences sexuelles intrafamiliales, mais aussi de permettre aux victimes de trouver soutien et conseil.

Pour réaliser ce podcast, nous sommes allées à la rencontre de jeunes de 15 à 25 ans pour connaître leur avis à propos de cette réalité malheureusement extrêmement répandue qui est l’inceste. Vous entendrez leurs réactions, suivies des interviews réalisées à deux psychologues qui sont au quotidien, dans leur pratique, au contact des victimes, et à une professeure travaillant sur ces questions.

Selon un sondage Ipsos pour l’association Face à l’inceste rendu public le jeudi 19 novembre 2020, 1 Français sur 10 affirme avoir été victime de violences sexuelles durant son enfance. D’après les déclarations recueillies par l’enquête quantitative VIRAGE (Violences et rapports de genre) de l’Institut national d’études démographiques (https://virage.site.ined.fr/), les violences sexuelles subies dans l’enfance touchent six fois plus les filles que les garçons, et sont en grande majorité commises par des hommes de la parenté (oncles, pères ou beaux-pères, frères ou demi-frères, autres degrés de parenté) ou des hommes proches de la famille.

Lorsqu’on parle d’agressions sexuelles dans l’enfance et d’inceste il n’est jamais question de consentement. Il n’y a pas de doute : il s’agit toujours d’actes pédocriminels. Pourtant, jusqu’à récemment, ceci n’a pas été évident pour le système judiciaire. C’est ce que la loi du 21 avril de cette année, 2021, a voulu pallier en fixant un double seuil de non-consentement sexuel de 15 ans pour les crimes de viol et agression sexuelle sur mineur, et de 18 ans pour les crimes d’agression sexuelle incestueuse et viol incestueux sur mineur. Désormais, toute pénétration sexuelle ou tout acte bucco-génital incestueux effectués sur un mineur de moins de 18 ans, est puni par la loi, sans qu’il soit question d’examiner l’existence de consentement de la part de la victime, ou d’une contrainte, menace ou surprise pour caractériser le viol.

Ce revirement est dû, entre autres, à des phénomènes sociaux comme la démocratisation des moyens de communications grâce aux réseaux sociaux, aux mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, à des nombreuses affaires d’inceste médiatisées, notamment après la publication du livre de Camille Kouchner La Familia grande, et à la pression exercée par des associations de victimes et de lutte contre les violences sexuelles.

La monstruosité, l’insoutenable de l’inceste tient non seulement à l’extrême vulnérabilité de la victime, mais au fait qu’il se passe en général dans le lieu même où l’enfant est censé être protégé de l’extérieur, ainsi qu’au fait qu’il est commis par quelqu’un à qui la victime fait confiance, par un proche.

Les mineurs ont besoin d’être soutenus à tout niveau. Ils sont dépendants et en nécessité de nourriture, d’affection et d’orientation. Ils requièrent aussi de la protection car ils sont fragiles autant corporellement qu’émotionnellement. Ils sont immatures psychologiquement et sexuellement et n’ont pas les moyens physiques ni intellectuels de s’opposer aux sollicitations incestueuses.

Puisqu’il est un proche, l’agresseur peut placer facilement la victime sous son emprise. Le mineur est attaché non seulement par un lien de quotidienneté, d’habitude et familiarité à l’agresseur, mais souvent par l’amour et l’admiration. L’agresseur utilise ce sentiment, son ascendant et toute attache affective qui le lie à la victime pour l’agresser et utiliser son corps comme un objet ne servant qu’à la satisfaction de son plaisir. Afin d’attirer l’enfant à lui comme une proie vers un piège et indifférent aux conséquences de sa violence, le prédateur ne se sert pas toujours de moyens coercitifs comme les menaces et les chantages, mais se sert également de jeux, cadeaux, traitement de faveur, séduction, surprise, ou de mises en scène prétextant l’éducation, des soins, etc. Il exploite ainsi la dépendance, la confiance, la vulnérabilité et l’innocence de la victime, le fait qu’un mineur n’a pas été instruit sur la possibilité de l’inceste, qu’il n’a pas encore eu l’âge de rencontrer ou identifier des situations à caractère sexuel, ou simplement, qu’il est incapable de lui opposer résistance, de se défendre ou de fuir.

Si l’inceste est un tabou social ancien et interdit en théorie, sa pratique reste très courante. Ce qui s’accompagne toujours et dépend du silence. Les victimes sont coincées dans le système du silence. L’inceste représentant l’ordre structurel de la famille, un enfant qui en parle c’est tout un monde qui s’écroule. L’impératif social de la famille dit : alors que le monde s’est déjà écroulé pour la victime lors de l’agression ou à chacune des agressions répétées, il ne faudrait pourtant pas que le monde s’écroule pour le reste des membres de sa famille.

Tout est donc fait pour étouffer la voix des victimes qui ne rencontrent que des oreilles sourdes et des yeux aveugles, dans un milieu familial qui devient soudain désert et ensuite hostile. On ignore les marques que la violence sexuelle laisse, les saignements, l’irritation, les cystites, les douleurs ; on ne s’étonne pas que Papa prenne son bain tous les jours avec sa fille de 8 ans ; on réprimande le garçon de 4 ans qui ne veut plus aller en promenade en forêt avec Papy ; on demande à l’adolescente de 13 ans de toujours obéir à son grand frère.

Si la victime parvient un jour à révéler les violences, elle est incriminée, traitée en coupable et bannie de la famille, pendant que son agresseur, lui, reste à sa place de dominant, sans reproches.

La transgression exceptionnellement violente et pourtant si commune qui est l’inceste se redouble ainsi d’inattendu, de trahison et d’une désorientation majeure dans les rudiments de quotidienneté que l’enfant ou l’adolescent a pu poser à son jeune âge. C’est pourquoi il s’agit d’un traumatisme non seulement physique et psychique mais existentiel. Il interrompt et brise le développement normal du mineur, son rapport aux autres et à soi-même, bouleversant toute la construction subjective d’avant l’agression.

De là l’importance de faciliter l’accompagnement et les prises en charge thérapeutiques. De là aussi la durée et multitude de symptômes que les victimes doivent endurer comme conséquence de l’inceste. D’après l’enquête de 2010 d’Ipsos pour AIVI (Association Internationale des Victimes de l’Inceste), la plus répandue de ces séquelles est la dépression, affectant la quasi-totalité des victimes. À ceci se rajoutent des douleurs chroniques, des comportements à risque et des addictions à des taux bien supérieurs que ceux de la moyenne de la population ; des troubles alimentaires et du sommeil, des souvenirs persistants et intrusifs du traumatisme, des difficultés sociales, sexuelles, et professionnelles, ainsi que des idéations suicidaires touchant plus de 80% des victimes d’inceste, contre moins de 15% dans la population générale. En fait, ce sondage constate que plus de la moitié des victimes consultées étaient déjà passées à l’acte avec une ou plusieurs tentatives de suicide.

C’est face à cette réalité troublante, face à l’étendue massive de l’inceste et à la loi du silence qui l’entoure et le facilite, qu’en mars 2021 a été créée la CIIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). Chargée d’accompagner un changement social en France en recueillant les témoignages des victimes et les orientant vers une prise en charge adaptée, nous aurons l’occasion dans ce premier podcast de parler des défis et espoirs qui entourent la création de cette commission.