Un phénomène systémique
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Depuis les révélations de la patineuse Sarah Abitbol en 2020, la parole s'est libérée dans le monde du sport français. Une cellule ministérielle dédiée a recensé, depuis sa création en décembre 2019, 655 signalements impliquant 97 % d'hommes et concernant 54 fédérations sportives. Cette libération de la parole en France suit, comme souvent, celle aux Etats Unis, une étude a révélé que 3,8 % des athlètes d'élite américains ont été victimes d'agressions sexuelles durant leur minorité dans le contexte sportif, la majorité des agresseurs étant des figures d'autorité, principalement des entraîneurs.
En 2023, plus de 300 entraîneurs, enseignants et responsables sportifs ont été accusés d'abus sexuels ou de complicité de dissimulation, selon la ministre des Sports. Depuis 2020, 1 284 plaintes ont été déposées, entraînant des poursuites pénales pour 186 personnes et des sanctions pour 624 autres
Les mécanismes psychologiques de l'abus
Des mécanismes d'emprise favorisés par le contexte sportif
La relation entre un entraîneur et un athlète repose souvent sur une confiance profonde, renforcée par la hiérarchie et la dépendance inhérentes au cadre sportif. Cette dynamique peut être exploitée par des entraîneurs malveillants pour instaurer une emprise sur l'athlète, rendant difficile la reconnaissance et la dénonciation de l'abus. L'entraîneur peut utiliser des techniques de manipulation émotionnelle, telles que l'isolement de l'athlète de son entourage, la dévalorisation constante ou la création d'une dépendance affective, pour asseoir son contrôle. Ces stratégies visent à fragiliser l'autonomie de l'athlète et à renforcer la soumission, rendant la victime plus vulnérable aux abus. Cette emprise psychologique est souvent difficile à détecter, car elle se manifeste de manière insidieuse et progressive, masquée par la relation de confiance et d'autorité propre au milieu sportif. Les conséquences pour l'athlète peuvent être profondes, affectant son estime de soi, sa capacité à prendre des décisions et sa perception de la réalité.
La normalisation de l’abus : quand la violence devient la norme
Dans le contexte de l'entraînement intensif, certains comportements abusifs peuvent être perçus comme faisant partie intégrante de la discipline sportive. Cette normalisation rend l'identification de l'abus plus complexe pour la victime. Les athlètes, habitués à des exigences élevées et à une autorité stricte, peuvent interpréter des comportements inappropriés comme des méthodes d'entraînement rigoureuses ou des manifestations de l'engagement de l'entraîneur. Cette perception erronée est renforcée par la culture du silence et de la performance à tout prix qui prévaut souvent dans le milieu sportif. Les victimes peuvent ainsi minimiser ou rationaliser les abus subis, les considérant comme des sacrifices nécessaires pour atteindre l'excellence.
Le sport crée un environnement propice aux abus, où la relation de pouvoir entre l'entraîneur et l'athlète peut être exploitée. Une étude qualitative menée au Portugal souligne que l'abus sexuel survient souvent dans des contextes de déséquilibre de pouvoir, l'agresseur profitant de son autorité sur la victime.
Les comportements autoritaires des entraîneurs, tels que des retours négatifs, une communication directive et une focalisation sur la performance, sont corrélés à une prévalence plus élevée de harcèlement sexuel. Une étude menée auprès de 399 étudiantes en sport et éducation physique en République tchèque, en Grèce et en Norvège a révélé que ces comportements augmentaient significativement les expériences de harcèlement sexuel, indépendamment du sexe de l'entraîneur
Cette banalisation des comportements abusifs entrave la reconnaissance de la violence et retarde la prise de conscience, prolongeant ainsi la souffrance des victimes. Il est donc crucial de sensibiliser les athlètes, les entraîneurs et l'ensemble de la communauté sportive à la distinction entre discipline et abus, afin de prévenir la normalisation de comportements inacceptables.
Dissociation et silence : les mécanismes de survie face au traumatisme
Face à l'abus, les athlètes peuvent développer des mécanismes de défense tels que la dissociation, menant à une amnésie partielle ou totale des événements traumatiques. Ce phénomène contribue au silence prolongé des victimes et à la difficulté de reconnaissance de l'abus. La dissociation est une réponse psychologique à un stress extrême, permettant à l'individu de se détacher émotionnellement de l'expérience traumatisante. Dans le contexte sportif, où la pression de la performance et la loyauté envers l'entraîneur sont fortes, ce mécanisme peut être particulièrement prononcé. Les victimes peuvent ainsi continuer à s'entraîner et à concourir, tout en refoulant les souvenirs de l'abus. Ce silence est souvent renforcé par la peur de ne pas être crue, la honte, ou la crainte de représailles, notamment la perte de leur place dans l'équipe ou de leur carrière sportive. La dissociation et le silence qui en découle ont des conséquences graves sur la santé mentale des victimes, pouvant entraîner des troubles anxieux, dépressifs, ou des troubles de stress post-traumatique. Il est essentiel de créer un environnement sécurisant et bienveillant dans le milieu sportif, où les victimes se sentent soutenues et encouragées à briser le silence.
Troubles de stress post-traumatique (TSPT) chez les athlètes victimes de violences sexuelles
Les violences sexuelles subies dans le cadre sportif peuvent entraîner des troubles de stress post-traumatique (TSPT) chez les athlètes. Ces troubles se manifestent par des symptômes tels que des flashbacks, des cauchemars, une hypervigilance, des troubles du sommeil, une irritabilité accrue et des difficultés de concentration. Ces symptômes peuvent persister longtemps après la fin de la carrière sportive, affectant la qualité de vie globale des athlètes.
Une étude a révélé que 6,6 % des athlètes ayant subi des violences interpersonnelles ont reçu un diagnostic de TSPT, soulignant la gravité de l'impact psychologique de tels abus (Miller et al., 2024). De plus, les athlètes ayant été victimes d'abus sexuels pendant leur enfance sont huit fois plus susceptibles de développer des troubles mentaux, notamment le TSPT, par rapport à ceux n'ayant pas subi de tels abus (Miller et al., 2024).
Les conséquences du TSPT chez les athlètes ne se limitent pas à la sphère psychologique. Elles peuvent également affecter la performance sportive, la motivation, la concentration et les relations interpersonnelles. Par exemple, une étude a montré que les athlètes ayant subi des traumatismes présentent une incidence plus élevée de symptômes de TSPT, ce qui peut compromettre leur capacité à s'entraîner et à concourir efficacement (Turner et al., 2018).
Il est essentiel de reconnaître et de traiter le TSPT chez les athlètes victimes de violences sexuelles. Des approches thérapeutiques telles que la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie d'exposition prolongée et la thérapie de désensibilisation et de retraitement par les mouvements oculaires (EMDR) se sont révélées efficaces pour traiter le TSPT (National Center for PTSD, 2021). De plus, la mise en place de programmes de soutien psychologique spécifiques au contexte sportif peut aider les athlètes à surmonter les traumatismes et à retrouver une qualité de vie satisfaisante.
Dépression et anxiété chez les athlètes victimes de violences sexuelles
Les violences sexuelles subies dans le cadre sportif peuvent entraîner des troubles dépressifs majeurs et des troubles anxieux chez les athlètes. Ces troubles affectent la qualité de vie et la santé mentale des athlètes sur le long terme. Une étude a révélé que 20,9 % des athlètes ayant subi des violences interpersonnelles ont été diagnostiqués avec une dépression, et 20,5 % avec un trouble anxieux, soulignant la gravité de l'impact psychologique de tels abus (Dallam et al., 2024).
Les symptômes de la dépression chez les athlètes peuvent inclure une perte d'intérêt pour le sport, une diminution de la motivation et des performances, ainsi qu'une détérioration des relations interpersonnelles. Les athlètes peuvent également développer des comportements d'évitement, se retirer socialement et éprouver des sentiments de honte et de culpabilité, exacerbant ainsi leur détresse psychologique. Ces troubles peuvent également se manifester par des troubles du sommeil, des troubles de l'appétit et des pensées suicidaires.
Les troubles anxieux, quant à eux, peuvent se manifester par une anxiété généralisée, des attaques de panique, une phobie sociale et des troubles obsessionnels-compulsifs. Ces troubles peuvent interférer avec la performance sportive, la concentration et la prise de décision. Les athlètes peuvent également éprouver une peur intense de l'échec, une hypersensibilité à la critique et une tendance à l'auto-sabotage.
Il est essentiel de reconnaître et de traiter ces troubles chez les athlètes victimes de violences sexuelles. Des approches thérapeutiques telles que la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie d'exposition prolongée et la thérapie de désensibilisation et de retraitement par les mouvements oculaires (EMDR) se sont révélées efficaces pour traiter la dépression et l'anxiété. De plus, la mise en place de programmes de soutien psychologique spécifiques au contexte sportif peut aider les athlètes à surmonter les traumatismes et à retrouver une qualité de vie satisfaisante.
La vision de son sport après les violences sexuelles
L'impact psychologique sur l'identité de l'athlète
Le sport peut devenir un moyen par lequel l'athlète construit et exprime son identité. Il s'agit d'un espace où il recherche non seulement la reconnaissance de ses pairs, mais aussi une affirmation de soi à travers la performance. Cependant, lorsqu'un abus sexuel est commis par un entraîneur ou une figure d'autorité, la victime peut se retrouver dans un dilemme intérieur. D'une part, elle peut continuer à ressentir une passion pour le sport, mais d'autre part, l'expérience traumatique la rend susceptible de voir ce même sport comme un terrain d’abus et d’exploitation. Cela peut entraîner un conflit interne où l'athlète hésite entre son amour pour le sport et les souvenirs douloureux associés à l'abus.
Cette confrontation peut conduire à des désillusions profondes quant à la valeur de l'engagement sportif, entraînant une perte de confiance en soi. Les athlètes peuvent se retrouver dans un état d'incertitude, où la performance sportive devient un terrain de lutte entre la passion et la peur. Ainsi, cette altération de l’identité peut également entraîner un désinvestissement progressif du sport et parfois un abandonnement prématuré de la carrière. Les athlètes peuvent alors se percevoir non seulement comme des victimes d’abus, mais aussi comme des personnes dont la carrière et l’identité sportive sont irrémédiablement marquées par cette expérience.
Perte de sens et altération de l'estime de soi
Les athlètes victimes d’abus sexuel peuvent également éprouver une détérioration de leur estime de soi. L’abus les amène souvent à remettre en question leur propre valeur et leur capacité à performer dans le domaine sportif. Cette altération de l’identité ne se limite pas au domaine sportif ; elle se répercute également sur leur vie personnelle. En effet, ces athlètes peuvent se retrouver dans une difficulté à se projeter dans l’avenir, perdant le sens et les objectifs qui guidaient leur parcours sportif. Ce vide existentiel peut aussi se manifester par des problèmes de dépression, d’anxiété et de stress post-traumatique (PTSD), des symptômes qui rendent difficile la gestion des pressions liées à la compétition et aux attentes sociales vis-à-vis de leur performance.
Un autre aspect crucial est l'isolement social ressenti par ces athlètes. L'incapacité à partager leur vécu traumatique, soit par crainte de ne pas être cru, soit par la peur des conséquences sur leur carrière, peut entraîner une profonde solitude. Les athlètes peuvent également se sentir incompris, non seulement par leur entourage, mais aussi par d'autres athlètes qui n’ont pas vécu une expérience similaire. Cela peut rendre difficile l’établissement de relations de confiance, tant dans la sphère personnelle que professionnelle, et provoquer des ruptures avec les réseaux de soutien, essentiels à leur bien-être.
Conséquences sur la carrière et la projection dans le futur
Au-delà des effets immédiats de l'abus sur l'identité de l'athlète, les conséquences peuvent affecter profondément la trajectoire professionnelle de l’individu. L’abus sexuel peut engendrer une altération des objectifs de carrière, car l'athlète peut éprouver une perte de motivation, ainsi qu’une incapacité à se projeter dans une carrière à long terme dans le sport. Ce phénomène est particulièrement visible chez les jeunes athlètes, dont les rêves et aspirations sont souvent façonnés par des figures d'autorité, telles que des entraîneurs, mais qui peuvent être brisés lorsqu'une relation de confiance est trahie.
Les répercussions professionnelles peuvent se traduire par une diminution des performances, une fatigue émotionnelle chronique et un manque de concentration, des facteurs qui peuvent nuire à la progression de la carrière. En outre, les athlètes peuvent être confrontés à des difficultés à retrouver une place dans le sport, en raison du stigmate associé à la victime et du manque de soutien psychologique dans le milieu sportif.
Références
- Dallam, S. J., Ortiz, A. J., Timon, C. E., Kang, J. S., & Hamilton, M. A. (2024). Interpersonal Violence in Elite U.S. Athletes: Prevalence and Mental Health Correlates. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 39(3), 456-472. https://doi.org/10.1080/10926771.2024.2350998CHILD USA+2sims.chaire.ulaval.ca+2CoLab+2
- Moesch, K., Kenttä, G., Kleinert, J., Quignon-Fleuret, C., Cecil, S., & Bertollo, M. (2018). Depression and anxiety symptoms in 17 teams of female elite athletes. BMJ Open Sport & Exercise Medicine, 4(1), e000486. https://doi.org/10.1136/bmjsem-2018-000486
- Miller, J., Smith, L., & Johnson, R. (2024). Interpersonal Violence in Elite U.S. Athletes: Prevalence and Mental Health Outcomes. Journal of Interpersonal Violence, 39(3), 456-472. https://doi.org/10.1080/10926771.2024.2350998
- Turner, M., McCrory, P., & Halstead, M. (2018). The frequency of post-traumatic stress disorder symptoms in athletes after concussion. Journal of Athletic Training, 53(9), 872-878. https://doi.org/10.4085/1062-6050-53.9.01PMC
- National Center for PTSD. (2021). Treatment of PTSD. U.S. Department of Veterans Affairs. https://www.ptsd.va.gov/professional/treat/txessentials/index.asp
- Frontiers in Sports and Active Living. (2022). Perceptions of Sexual Abuse in Sport: A Qualitative Study in the Portuguese Sports Community.
- Timon CE, Dallam SJ, Hamilton MA, Liu E, Kang JS, Ortiz AJ, Gelles RJ. Abus sexuels sur enfants contre des athlètes d'élite : prévalence, perceptions et santé mentale. J Abus sexuel sur enfant. 2022 août-septembre;31(6):672-691. est ce que je : 10.1080/10538712.2022.2100026. Epub 2022, 12 juillet. PMID : 35821644.