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Inceste : le cri silencieux du nombre

créé par La Rédaction du site - Dernière modification le 03/08/2023


Peu de cas aboutissent

 

J’use les bancs de la 54e chambre du Tribunal de 1e instance de Bruxelles, spécialisée en matière de mœurs. Impossible de savoir quand auront lieux des procès liés à l’inceste, j’assiste donc à d’innombrables séances traitant de toutes sortes de matières : viols, proxénétisme, pédophilie, exhibitionnisme, voyeurisme, harcèlement… Durant un mois, seuls trois procès seront liés à l’inceste. Force est donc de constater que très peu de cas aboutissent devant un tribunal. Mais une attitude est commune à la toute grande majorité des accusés en matière de mœurs: le déni. La déviance sexuelle est bien entendu un tabou difficile à briser et, en toute affaire, la honte de se dévoiler y est particulièrement présente. Ce qui amène, la plupart de temps, les agresseurs à nier la plus élémentaire évidence.

 

Sur les marches du Palais de justice, un jeune avocat me fait part de son désarroi: « Les accusés ne reconnaissent tellement rien malgré les preuves qui sont avancées qu’ils prennent toujours le maximum de la peine. Quand ils n’essaient pas, carrément, de vous manipuler alors que vous êtes là pour les aider. Il n’y a jamais, ou presque, de prise de conscience ni de repentir. Je trouve ce genre d’affaires très difficile à défendre. » Il y a ce pédophile d’une soixantaine d’années qui avoue carrément son amnésie. Face aux analyses ADN irréfutables effectuées grâce à un prélèvement de son sperme dans la salive même d’une de ses petites victimes, il déclare: « Je veux bien vous croire, j’y suis bien obligé, mais je ne me souviens de rien ». Le décalage entre son image et sa vérité est tel que son dédoublement est total. Il ne parvient pas à relier ces deux faces de sa personnalité. Récidiviste, lors du verdict, l’internement psychiatrique se révèle inévitable.

 

Et puis, il y a ce père de famille, qui a violé son fils âgé de six ans. Lors de la révélation des faits, la réaction de la mère, n’hésitant pas à sacrifier son couple pour défendre son enfant, a été exemplaire. L’enquête a été rondement menée, expertises médicales à l’appui, et les preuves sont irréfutables. Lui aussi, pourtant, nie l’évidence jusqu’au bout: six ans fermes. Il évite de peu l’arrestation immédiate et, dans les couloirs, accompagné de ses parents, il pointe encore la malveillance de son ex-femme.

 

Vient encore cette famille disloquée, entre les actes du père et le silence de sa femme, dont l’adolescente victime vit, aujourd’hui, en foyer d’accueil. L’homme écope de l’interdiction d’approcher sa fille et d’une peine avec sursis afin de lui permettre de se soigner. De fait, l’incarcération lui ôterait toute possibilité de traitement psychiatrique: « Cette possibilité de soin est inexistante dans le système carcéral belge, souligne encore l’avocat désabusé. Un de mes clients incarcérés demande lui-même, depuis des années, la castration chimique et elle lui est systématiquement refusée ». Les jugements prononcés oscillent donc, invariablement, entre détention et libération à des fins médicales. Puis ce couple divorcé qui se déchire autour de la garde des enfants, dont les protagonistes s’accusent mutuellement d’actes pédophiles et de harcèlements. Devant l’absence de faits tangibles, la juge les renvoie dos à dos. Je m’interroge toutefois sur la place réelle de ces enfants servant, tour à tour, les intérêts de leurs parents.

 

 

Le poids du silence

 

Le poids du silence me paraît énorme. Je désespère de trouver une personne qui veuille bien me témoigner, hors cadre médical, de son parcours. Quand, un beau matin, Charlotte me téléphone parce que « J’ai envie de témoigner de la possibilité de s’en sortir », me dit-elle. C’est bien la même personne dont m’avait parlé Nina Graça et le Dr Rajan. Je l’ai alors rencontrée avec son compagnon, Christophe, et nous avons échangé nos histoires. Bien différente de la mienne, celle de Charlotte était tout simplement terrifiante: un homme qui s’introduit dans sa famille, entre son père et sa mère, pour prendre la place d’un gourou, un soi-disant guide spirituel. À ses douze ans, les sévices sexuels commencèrent avec la complicité totale de ses parents. Ils durèrent plus de dix ans, parfois carrément sous la menace des armes. Un parcours d’une violence extrême qui aurait dû déboucher sur la prostitution si elle n’avait pas rencontré Nina Graça et trouvé la force de relever la tête: « Je m’étais clivée: j’avais mon cœur et ma tête d’un côté et mon corps de l’autre.

 

Je ne parlais plus, en fait, et ne savais nommer ni mes sentiments, ni mes pensées. Il fallait que j’apprenne les mots. Et Nina a été la première à me parler d’inceste. Alors, j’ai commencé à faire des liens tandis qu’elle me montrait que le respect existait, que l’autre pouvait être autre chose qu’un objet ». Une reconnaissance que Christophe n’avait pas eu de difficulté, non plus, à lui apporter. C’est un véritable coup de foudre qui avait présidé à leur rencontre alors qu’ils se découvraient d’innombrables points communs. Pourtant, Christophe n’avait jamais été victime ni de viol, ni d’attentat à la pudeur: « Je suppose que ma grand-mère avait été violée, mais c’était un secret de famille qui n’a jamais été dévoilé. C’était quelqu’un qui avait une peur immense des hommes et qui exerçait une emprise totale sur ma mère. Et comme ça se déroulait de manière totalement inconsciente, j’ai encaissé toutes ces angoisses. Il n’y avait aucune limite: les portes ne se fermaient jamais à clé et je ne possédais aucune intimité. C’était un climat très confus et très lourd où l’interdiction de la sexualité était totale ». Il lui a fallu plus de cinquante ans, et cette rencontre avec Charlotte, pour qu’il se permette enfin d’exister librement: « Je suis passé par des états psychiques terribles lors desquels j’ai réellement cru sombrer dans la folie. Oui, j’ai grandi dans un climat complètement incestueux. Mais c’était un inceste psychologique ».