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Culture du viol, les mots pour le dire

créé par Illel Kieser el baz - Dernière modification le 23/04/2025


Culture du viol et euphémisation

Le concept de « Culture du Viol » désigne l’ensemble des « pratiques, mythes, conventions et faits culturels qui banalisent, dénaturent ou favorisent les violences sexuelles dans notre société ». (Suzanne Zaccour, La fabrique du viol, Montréal, Leméac, 2019 à la p 76.)

Parler de culture du viol, c’est mettre l’accent sur la dimension collective et sociétale du problème des violences sexuelles, plutôt que de considérer le viol comme un événement isolé et fortuit. L’expression « culture du viol » braque les projecteurs sur les mécanismes institutionnels et culturels qui assurent la pérennité des violences envers les femmes même en l’absence de personnes intentionnellement sexistes.

Lauréate du Prix Albert Londres, Lorraine de Foucher, journaliste à Libération, « s’attaque à des sujets trop longtemps tus » comme les violences faites aux femmes. À 38 ans, la journaliste a été choisie pour ses reportages et enquêtes publiés dans le quotidien sur l’affaire des viols de Mazan, les femmes migrantes violées, les victimes de l’industrie du porno, les jeunes filles exploitées sexuellement à Perpignan et encore les adolescents tueurs à gages. La part des médias est primordiale pour rendre visible cette culture du viol qui préfère agir dans l’ombre et les faux semblants.

Parler de culture du viol c’est situer les problématiques sexistes au niveau légitime du politique.

Elle explique la pandémie de violences sexuelles autrement que par les actions, prises isolément, de millions de violeurs. La culture du viol, profondément ancrée dans notre société, bénéficie aux hommes – pas juste aux violeurs – et opprime les femmes – pas juste les victimes.

Le fait de blâmer des victimes pour les violences subies, les pratiques sexistes dissuadant les dénonciations de viol, la glorification ou la déresponsabilisation des agresseurs, les doubles standards dans le contrôle du corps, de l’habillement et de la sexualité des femmes et la banalisation des violences sexuelles dans les films et la musique, ce sont autant de manifestations de la culture du viol.

La culture du viol trouble la vision que nous avons des violences masculines. Nous pouvons ainsi inconsciemment légitimer ou banaliser ces violences. Ces biais se répercutent dans le langage qui perpétue à son tour la culture du viol.
Des propos inappropriés déforment l’entendement des violences sexuelles. Laissant supposer qu’il n’y a rien de grave.

« Il n’y a pas eu mort d’homme » s’exclame le maire de Mazan.

Les agresseurs ne sont pas tout à fait responsables de leurs actions. On entend aussi que le viol appartiendrait à la sphère privée sans réelles implications sociétales.

Des mythes sur le viol influencent nos propos, qui à leur tour renforcent la culture du viol.

Les femmes qui dénoncent une agression sexuelle vivent souvent du « salopage » (slut shaming). Elles mentiraient. La police, les avocat·es ou les juges leur reprocheront d’être « trop sexuelles » et d’avoir provoqué l’agression.

« Vous étiez alcoolisée, comment pouvez-vous affirmer que vous n’étiez pas consentante ? »
« Pourtant, rien ne montre que vous ne vous êtes pas défendue. »
« Vous auriez pu crier. »
Tant de propos tenus par de juges en plein audience...

L’histoire de notre société a perpétué des mythes entourant le viol, notamment ceux selon lesquels

  • une femme sexuellement active est plus encline à consentir à un acte sexuel et moins crédible ;
  • une femme qui ne dénonce pas son agresseur immédiatement après l’agression est peu crédible ;
  • une femme qui ne résiste pas à l’agression y a sûrement consenti ;
  • une femme en thérapie montre des fragilités qui la rende susceptible de mentir.

Ainsi, on ne saurait condamner un violeur qui n’a pas été violent. Pas plus que le même violeur qui n’aurait pas bien compris l’absence de consentement.

Ces mythes sur le viol persistent dans la pratique du droit jusque dans les cours criminelles. Même si le législateur s’efforce, souvent mollement, de mieux encadrer le droit. Sur le terrain les pratiques judiciaires demeurent imprégnées de ces archaïsmes.

Les agressions sexuelles envers les femmes et les enfants sont régulièrement banalisées dans le droit. Et elles le sont, du commissariat à l’audience d’un tribunal.

Les lois relatives aux violences sexuelles sont explicitement genrées et fonctionnent de pair avec les stéréotypes sur le viol. Les femmes qui dénoncent un viol mentent, surtout si la dénonciation est tardive. Les femmes sexuellement actives sont moins dignes de foi ou plus susceptibles d’avoir consenti à un rapport sexuel dénoncé comme un viol. Un viol ne peut pas être commis par un mari sur sa femme. Cela dépasse l’entendement du masculiniste de service. Bien souvent la violence physique subie par les femmes résulte d’une provocation. « Elle m’a provoqué ! »

Même si le viol est associé à des violences physiques l’euphémisation sera de règle.

Euphémisation

Aujourd’hui, il est couramment accepté que l’agression sexuelle est une grave atteinte à l’intégrité sexuelle des victimes. Cependant, une longue tradition d’euphémisation ne s’efface pas si facilement, et nous sommes encore à risque de banaliser les agressions sexuelles. C’est surtout le cas pour les agressions qui ne correspondent pas au stéréotype du viol de fond de ruelle par un inconnu armé. Les agressions sexuelles conjugales, sans pénétration ou envers les enfants sont particulièrement susceptibles d’être euphémisées.

Le procès de Mazan – D. Pelicot – a montré comment les juges et les avocats des accusés tendent à banaliser les viols.
Un des avocats a mis en garde, contre le risque d’une "erreur judiciaire". Voulant en cela renouveler le scandale du procès d’Outreau durant lequel les avocats de la défense ont violenté, en pleine audience les enfants – qui furent reconnus victimes – les traitant de menteurs de manipulateurs et les livrant à la vindicte populaire, avec la complicité active de prétendus journaliste – dont Florence Aubenas – qui se sont bien arrangés avec la vérité.

Dans leurs plaidoiries, certains avocats de la défense ont choisi de faire feu sur les « sirènes féministes » qui retentissent à l’extérieur du tribunal, entravant selon eux la sérénité des débats.

Christophe Bruschi, avocat de Joseph C., le seul à être jugé pour agression sexuelle aggravée compare les militantes féministes aux « tricoteuses de la révolution » qui attendaient les mises à mort au pied de la guillotine aiguilles et pelotes en main.
Voilà les femmes renvoyées à l’iconographie des temps de la guerre froide : le chaos progressant sous la bannière de la faucille et du marteau portée par un homme aux muscles sculptés, le poing dressé en défi.
Le chaos moderne adopte pour bannière le poing des NousToutes !
Le même avocat, dans sa rage, propose, à l’instar de son collègue Patrick Gontard quelques jours plus tôt : « Les tricoteuses, qu’elles aillent en Iran, en Afghanistan ! » Sous-entendu : qu’elles aillent voir un peu, les féministes françaises, la vie des femmes dans les pays où leurs droits sont inexistants.
Autrement dit : « Allez voir la où le corps des femmes est totalement contrôlé. »

Quoi de mieux pour dire que la demande légitime des femmes de reconnaître la puissance de la coercition masculine s’apparente au chaos. Résister à l’émergence de ce chaos impose le contrôle du corps des femmes. « Allez voir en Iran ! »

Sexualiser le corps des femmes va de soi. Qu’importe que l’on nie ainsi leur « humanité ». La soumission de la femme serait, selon les défenseurs de l’ordre, un fait de nature. Refuser cela c’est laisser place au renversement du monde. On sait ce que le « fait de nature » induit : femme soumise, génitrice, chargée de l’éducation de la progéniture qu’elle engendre et assignée au domicile. La socialisation des femmes s’avère contre nature.

La déresponsabilisation des violeurs dans le discours juridique

Euphémiser les violences patriarcales rend déjà un fieffé service aux agresseurs ! Certains propos, certaine formulations vont plus loin encore, assignant le blâme aux victimes. Si ce n’était que le fruit occasionnel du hasard, quelques formulations malheureuses ne pourraient causer grand tort. Or, le blâme des victimes et la déresponsabilisation des hommes violents abondent dans notre société et dans notre système juridique. Pour que nos règles de droit en matière de violences sexuelles aient l’effet espéré, nous devons prendre soin de

  • ni blâmer les victimes (3.1),
  • ni excuser les agresseurs (3.2).
  • ni permettre l’invisibilisation de l’agresseur ;
  • ni tolérer l’altérisation et la pathologisation des hommes violents ;
  • mettre la violence envers les femmes au centre d’un discours politique – au sens de citoyen :
  • développer des outils de vigilance qui dénoncent les dévoiement du mouvement masculiniste réactionnaire, défenseur d’un ordre désormais hors course.

La déresponsabilisation des agresseurs dans le discours juridique n’est que l’écho de son jumeau, celui du législateur. Lequel se satisfait de l’ordre actuel, frileux devant tout risque de mutation des représentations sociétales hérités de plusieurs millénaires de domination patriarcale.

Nous vivons selon des préceptes hérités de Sumer, d’Athènes et de Rome. Nos mentalités ne sont pas adaptées aux mutations qui datent de l’ère industrielle. Mutation qui facilitent l’isolement lequel renforce la tendance de l’agresseur au contrôle coercitif.

Les discours blâmant les victimes

Les propos qui blâment les victimes sont fréquents. Il s’agit de suggérer que les victimes sont en partie responsables de leur agression, par exemple parce qu’elles n’ont pas démontré assez de résistance, que leurs comportements étaient « imprudents », provoquant ou irresponsables – elles auraient trop bu.

Quand des hommes agressent sexuellement des jeunes filles, c’est à ces dernières qu’on accole le tort de l’imprudence.

« [L’adolescente] Linda adopte des comportements à risque en lien avec ses fréquentations et ses comportements sexuels. […] Rapport des Services Sociaux sur Linda, 2024.
C’est ainsi qu’elle dû subir la violence verbale d’un juge qui la rendait responsable du viol commis dans l’institution sensée lui assurer une certaine sécurité.

Dans cette institution elle est même accusée de fomentée des troubles par les crises d’angoisse qui la terrassent quand elle voit son agresseur. Car ce dernier est aussi un pensionnaire du Foyer.
Elle est accusée par l’équipe éducatrice de faire des crises pour rien. On vante l’avenir brillant auquel l’agresseur est destiné. Alors qu’elle n’est qu’une semeuse de désordre.
Son comportement dévoyé risquait de mettre en péril l’avenir de son violeur. Ses comportements présentaient des risques de danger pour elle-même et pour les autres. Elle fut donc confiée à son père – lequel la traitait régulièrement de pute – dont on l’avait justement séparée à cause des violences à l’encontre de sa fille, et placée en foyer.
Cercle vicieux dont profitent ceux-là mêmes qui commettent les violences.

Une autre manière de blâmer la victime consiste à invoquer des preuves de son passé sexuel. Ces propos stupéfiants sont encore couramment admis devant les tribunaux, souvent sans la moindre preuve ni objection. Le discours infâmant sur le passé sexuel de la victime resitue les faits dans le « contexte » pour les justifier. Les avocat·es camouflent la réalité sous des références au « contexte », à la « nature humaine » ou au « sens commun » pour justifier la présentation de preuves du passé sexuel d’une plaignante.

D’autres formulations : « des accusations ont été portées contre lui » dépeignent les accusations de violences sexuelles comme un tort très grave infligé à l’agresseur par les victimes. (Affaire Depardieux, affaire Poivre d’Arvor et tant d’autres qui attendent de s’écrire dans les rédactions des grands médias). Dans ces affaire qui impliquent des personnages célèbres on ne manque pas de confondre leur identification à un groupe, à une nation à un peuple. On toucherait au génie d’un peuple, on salit l’Histoire d’une Nation.

Ces exemples témoignent d’un jugement négatif envers la victime de violences sexuelles. Le problème réside au-delà du langage car les attitudes, les réflexes de pensée et les actions qui en découlent placent la responsabilité sur la victime plutôt que sur l’agresseur.

L’inversion de la charge est souvent introjectée par les victimes elles-mêmes.

Une victime me rapportait son témoignage affirmant qu’elle n’avait parlé de son agression ni à sa mère ni à quiconque d’autre - elle avait 12 ans à l’époque des faits - car elle se sentait honteuse de ce qui s’était passé entre son agresseur et elle. On ne manque pas d’être intrigué par cette culpabilité dont témoigne la plupart des victimes de viol même quand celui-ci a été perpétré dans la petite enfance. Nombre de rescapés de l’inceste révèlent ce doute qui les a toujours assaillis sur la réalité de leur statut de victime. N’y a-t-il pas là l’expression d’une grave carence sociale. Quand un commerçant est victime d’un vol, il ne doute pas un instant de la réalité du délit dont il vient d’être victime. Pourquoi en serait-il autrement pour des victimes d’incestes ou de viol dans l’enfance ou l’adolescence ? (Le viol, une arme de maintien de l'ordre, Illel Kieser el baz, 2023, < https://cavacs-france.com/articles/le-viol-une-arme-de-maintien-de-lordre?p=articles/le-viol-une-arme-de-maintien-de-lordre&page=3>)

Le langage structure la pensée. la pensée dépend du langage pour décrire le monde et le langage dépend de la pensée pour une meilleure com préhension du monde. Signification et communication sont en étroite relation de dépendance.

Le sexisme langagier et le sexisme des actions se renforcent mutuellement. Des études empiriques ont observé qu’employer une formulation qui place la victime comme sujet augmente les chances qu’on lui attribue une plus grande responsabilité.

Le viol comme « perte de contrôle »

En plus du blâme des victimes, on retrouve d’autres procédés linguistiques qui déresponsabilisent les agresseurs, notamment en présentant la violence comme un accident, une perte de contrôle. Le geste violent devient alors moins grave puisqu’il ne parait pas prémédité ou motivé par une volonté de contrôle.

L’agresseur est déresponsabilisé lorsqu’on présente une agression sexuelle comme un « accident de parcours » ou lorsqu’on met l’accent sur une motivation sexuelle ou amoureuse qui serait hors du contrôle de l’agresseur.

Inscrire un viol conjugal dans un narratif amoureux qui dérape permet de faire fi de la violence conjugale, d’ignorer le déséquilibre de pouvoir entre le partenaire conscient et la partenaire inconsciente, et de capitaliser sur le fait que notre société envisage difficilement les violences sexuelles comme survenant dans un contexte conjugal.

Violenter des femmes est un choix ; l’agresseur n’est pas « ensorcelé » par la victime, soumis à ses « pulsions sexuelles » ou « esclave » de ses sentiments. Le cliché de « l’erreur de jeunesse »96 est aussi à proscrire, puisqu’il présente les violences patriarcales comme un simple « dérapage », un geste qui n’est pas « dans son caractère », surtout quand le violeur est décrit comme un bon père, un bon employé, un bon citoyen.

Une affaire de jeux innocents

Dans une affaire qui fut brièvement judiciarisée on retrouve la quasi-totalité des dérives langagières et procédurales qui tendant à inverser le cours des choses.
L’affaire prend son essor sur la base d’un partage innocent de pratiques de type « le jeu du papa et de la maman » C’est tout au moins ce que diront les parents du mis en cause que nous appellerons Antoine.

Les jeux se pratiquaient au domicile des parents d’Antoine, le père d’Antoine étant un ami du père des victimes.

Juliette, la sœur de Cynthia est hospitalisée en février 2022 suite à des scarifications. Alertée par cette hospitalisation, la souffrance de Juliette, Cynthia finit par évoquer les agressions sexuelles qu'elles ont subi de l'agresseur Antoine – le fils du meilleur ami de leur père. Cynthia a été agressée au quotidien de ses 4 ans à ses 11 ans et quand son agresseur s’en est désintéressé suite à ses premières menstrues. L'agresseur s'est tourné vers Juliette alors qu’elle avait 8 ans.

Antoine à une sœur du nom de Lili, à cette époque, il l'embrassait très souvent sur la bouche. Antoine et Cynthia ont le même âge.

La mère d’Antoine, en évoquant le « jeu du papa et de la maman », lequel aurait été à l'initiative de Cynthia, le résume à des baisers sur la bouche qui auraient été filmés par la victime elle-même.

Les parents du mis en cause, dans leur bonne foi, assurent en avoir parlé à leur fils. Ce dernier aurait fait état de "jeux" entre enfants qu'ils qualifient dans un premier temps de mutuels et consentis pour ensuite dire qu'ils avaient "débordés".

Les mêmes propos seront repris par Antoine lors de deux auditions. Il évoquera néanmoins une fellation par Cynthia pour finalement dire que ce serait la sœur de cette dernière qui en serait l’initiatrice. La confusion des propos, les changements sur le récit des faits n’attire pas l’attention de l’enquêtrice.

Une fois ces déclarations prises, l'agresseur a été examiné par un expert psychiatre qui a conclu – sans aucune explication –- qu’Antoine était "immature" au moment des faits, donc sans discernement. La conclusion de l'expert a été entérinée sans aucune analyse ni investigation supplémentaires 

La maman du jeune homme n'hésite pas à dire que les déclarations des fille et leur mal-être pouvaient être en rapport avec les agressions subies dans l’enfance par leur mère. Allant même jusqu'à dire que ces enfants avaient été en contact avec l’agresseur de leur mère.

Invoquer le passé, par ce qui serait ici une transmission transgénérationnelle, est une manière de responsabiliser la victime même mineure.

  • On retrouve ici tous les éléments sémantiques à l’origine de déresponsabilisation des agresseurs.
    Euphémisation : « le jeu du papa et de la maman » qui se serait ensuite poursuivi hors contrôle ;
  • Blâme des victimes : Cynthia et Juliette seraient les initiatrices de ces jeux, jusqu’à une totale sexualisation ;
  • Les victimes ont vécu dans un contexte d’hypersexualisation. Le passé de leur mère, la rencontre de l’agresseur de celle-ci... Ce que les défenseurs d’agresseurs nomment « contextualisation ». On trouve toujours dans le passé de la victime des informations qui pourrait expliquer leur « déviance » ;
  • Effacement de l’agresseur, il demeure indemne de tout implication. Il a subi l’assaut de ces jeunes filles. De victimes, les filles deviennent actrice, Antoine immature devient la victime innocente que ses parents décriront ;
  • Il existe un dernier acteur, l’agent du système, l’enquêtrice, qui ne sera intriguée par aucune des contradictions d’Antoine. Le plaidoyer à charge de la mère d’Antoine n’attire pas plus son attention ;
  • Autre acteur, si souvent convoqué dans ces affaires, l’expert. Il accomplit sa mission en faveur du système avec diligence. Il ne prend même pas la peine d’argumenter.

L’invisibilisation des hommes violents

Le blâme des victimes passe par l’effacement des hommes violents. Par exemple, on entend souvent qu’une femme sur trois vit au moins une agression sexuelle au cours de sa vie. … Comme dans le cas de Cynthia, le blâme dont elle est l’objet suffit à donner un blanc-seing à l’agresseur. Le système valide cela sans broncher.

Si on change le registre du discours : « un homme sur trois commet au moins une agression sexuelle au cours de sa vie », le récit, vu sous l’angle d’Antoine, change du tout au tout. Devenant le sujet, surtout face à Juliette, il a 13 ans, elle en a 8, l’enquête pourrait, aurait dû s’orienter selon ce nouvel angle de vue. On aurait soupçonner sans doute la naissance d’un futur agresseur adulte.

Les violences sexuelles sont généralement présentées comme concernant exclusivement les femmes – on parle de « violences faites aux femmes », de « violences de genre », voire de « violences sexistes ».
Commençons par écrire ou dire : « violences masculines », « violences patriarcales ». Ce changement de registre est considéré comme relevant du militantisme. Ce qui l’exclut donc des cours de justice.

L’altérisation et la pathologisation des agresseurs

Présenter la commission de violences comme rares, exceptionnelles ou hors du commun fait partie des stratégies de banalisation et d’euphémisation.
L’homme violent, le violeur ne sont pas eux-mêmes.

Ils sont Autre !

Dire que Monsieur-tout-le-monde ne peut avoir été violent qu’à la faveur d’un grave moment d’égarement, laisser entendre qu’un viol ne peut être commis que par un dérangé, un homme souffrant de pathologies psychiatriques. Dans le récit de Cynthia et de Julia, Antoine est qualifié d’immature, dons considéré comme irresponsable des actes commises durant plus de 4 ans. Qu’importe que rien dans la réalité de ce jeune homme – suivi scolaire, environnement social, etc. –, ne laisse apparaître une telle « immaturité ».
Le système doit se perpétuer, la question est cruciale.

Le discours sur les violences sexuelles envers les enfants illustre plus fortement encore le phénomène d’exceptionnalisation (Suzanne Zaccour forge ce néologisme. Il n’y a pas d’autre expression possible). On a tendance à décrire la pédocriminalité comme un « problème de déviance » et à associer les agresseurs à des « monstres », à des « fous », à des « prédateurs ». Ces images suggèrent que les violences sexuelles sont hors normes. Elles associent la violence à une menace extérieure, étrangère, alors que les violences intrafamiliales sont bien plus fréquentes.
Il est impossible de penser que Monsieur-tout-le-monde puisse commettre des faits d’inceste sur ses enfants.

C’est de l’impensable, de l’impensé ! Cependant que la victime, durant de très nombreuses années se trouvera confrontée à l’indicible. Il aura fallu plus de 20 ans pour que Laurine ose « avouer » l’indicible. (Podcast Laurine)

C’est sur cet aspect presque doctrinal que de nombreuses mamans protectrice se voient privées de leur droit, leur enfant confié au père, après qu’elles eurent dénoncé des violences sexuelles commises par lui.
Elles seront alors soumises au contrôle quasi inquisiteur de mesures qui visent à les remettre dans le droit chemin. Le père étant décrit comme un bon père. L’attitude de la mère ne relevant que d’un désir de vengeance, ou de la volonté d’entretenir un conflit familial, etc.

Les études montrent que12% des infractions sexuelles sur des personnes mineures sont commises par des inconnus. La logique aberrante et pourtant généralisée d’exceptionnalisation des violences patriarcales nous empêche ainsi de concevoir le phénomène dans toute son ampleur. De prendre également les mesures appropriées pour les sanctionner pour ce qu’elles sont, des crimes contre l’enfant.

Les violences sexuelles intrafamiliales demeurent une réalité que l’on voudrait réservée à la sphère dite « privée », hors du champ citoyen, évitant de constater qu’elle est bien ancrée dans notre société et ne se résume pas à quelques « individus dérangés ».

Christophe Bruschi, avocat de Joseph C., ne s’y est pas trompé. S’en prenant aux « tricoteuses de la révolution », ces féministes enragées et assoiffées de sang, poussées par la horde hurlante des ignorants, sont présentées comme les semeuses de chaos. Il resuscite le combat de l’ordre contre le chaos, ce qui est trait pour trait ce que tous les tyrans du monde prétendent en justification de leur pouvoir. (Affaire Mazan, 2024)

On décrédibilise ainsi la lutte des femmes pour l’égalité des droits, le respect de leur dignité, celui de leur progéniture. On dépolitise ces luttes des femmes qui ont existé bien avant que n’existe le terme « féminisme ».
On voudrait maintenir fermement une société fondée sur la patria postestas et qui fut au fondement du droit, instaurant la légitime et naturelle domination du mâle sur l’ensemble de ses biens, femmes, enfants, esclaves compris.
On masque insidieusement la violence masculine sous la nécessaire cohésion de la société, lui évitant le cataclysme de la résurrection des Amazones.

Si le procès de Mazan est considéré par nombre d’observateurs comme représentant un point de non-retour dans la lutte contre les violences faites aux femmes, ce fut aussi une tribune internationale, un amplificateur formidable de la parole viriliste. Un moment durant lequel, ce qui se disait à l’abri de l’anonymat a pu se proférer avec rage, mais de manière construite, opposant deux visions du monde et de la nature, la femme au cœur.

Sources

  • Tous les articles et documentaires sur le procès de Dominique Pélicot et de ses complices
  • La culture du viol dans le discours juridique : soigner ses mots pour combattre les violences sexuelles, Suzanne Zaccour and Michaël Lessard, 2021
    <https://utppublishing.com/doi/full/10.3138/cjwl.33.2.03>
  • Un silence de mortes, la violence masculine occultée, Patrizia Romito, Syllepse, 2006
  • Le berceau des domination, une anthropologie de l’inceste, Dorothée Dussy, Pocket, 2021
  • Aux origines de la domination du masculin, Susie Vieira, entretien avec Françoise Héritier, Philosophie Magazine, 20212
  • Histoire et préhistoire de la domination masculine, Jean-Marc Pétillon, Christophe Darmangeat, HAL Open Science, 2018
  • Le langage de la déesse, Marija Gimbuntas, Édition des femmes, 1989.






Mercredi pour cet excellent article qui mets l'accent sur le poids des mots au service de l'hégémonie patriarcale et en support des violences masculines.