On peut bien prétendre que la conscience ne perçoit pas l'objet réel, mais seulement une image, puis contester même la réalité de cette image, qui ne serait qu'une impression d'image. On sent bien qu'on est pris dans une régression à l'infini, vertigineuse, qui nous oblige à contester la réalité de tout ce sur quoi on chercherait à asseoir les bases de la conscience. Comme tu le dis, "non seulement l'image n'est pas la chose, ( ..) mais de plus, l'image n'existerait même pas". Ni l'objet, ni l'image, ni l'impression de l'image, ni l'impression de l'impression de l'image, etc., ne nous conduisent à un résidu de réalité sur quoi prendre appui. On attrape le vertige, et on se sent piégé dans un univers de mots, qui cherchent désespérément à s'appliquer à une réalité qui décidément échappe toujours. Il faut bien se résoudre à reconnaître qu'il n'y a pas de réalité dans la conscience: il n'y a ni l'objet, ni l'image de l'objet, ni l'impression de l'image de l'objet, etc. Et pourtant, cette théorie, scientifique, objective et donc vraie, perd de vue qu'elle-même est construite, à l'instar de tout discours, précisément sur les objets présents dans la conscience. Pour qu'une théorie quelle qu'elle soit puisse être élaborée, et cela vaut aussi pour celle-ci, il faut qu'existe au préalable une conscience habitée d'objets. Et nous voilà revenu à notre point de départ. C'est le serpent qui se mange la queue. On touche là vraiment du doigt le vide sur lequel on est construit, et on réalise même la qualité particulière de ce vide: il n'y a nulle part "quelque chose" sur quoi prendre appui, parce que tout prend appui sur tout, dans une ronde où tout est à la fois point de départ et point d'arrivée. Je reprends ici une citation sur laquelle je suis tombée hier en cherchant le sens de vacuité dans le bouddhisme:
«Ainsi, Ringou Tulkou Rimpotché en parle en ces termes (extrait du livre Et si vous m'expliquiez le bouddhisme ?) :
Selon le bouddhisme, tout est en essence vacuité (shûnyatâ ou s'u-nyata-), tant le samsâra que le nirvâna. Shûnyatâ ne signfie pas« vide». C'est un mot très difficile à comprendre et à définir. C'est avec réserve que je le traduis par« vacuité ». La meilleure définition est, à mon avis, « interdépendance», ce qui signifie que toute chose dépend des autres pour exister. [...] Tout est par nature interdépendant et donc vide d'existence propre.»
"Tout est par nature interdépendant et donc vide d'existence propre."
Autopoièse, énaction et éthique
un lien m'est apparu entre le thème du fond et de la forme qui nous occupe ici, et les théories de Francisco Varela sur l'épistémologie et l'éthique dont j'avais parlé ailleurs.
Je vais essayer de résumer sa théorie. Pour lui, la connaissance n'est pas quelque chose d'abstrait qui serait extrait de l'expérience. La connaissance est présente dans l'expérience, et s'affine avec chaque nouvelle expérience, non pas de manière abstraite, mais parce que l'être connaissant se construit à travers la connaissance qu'il acquiert du système dans lequel il agit et sur lequel il agit. Dans ce sens, il n'est pas nécessaire que l'expérience soit une expérience cognitive au sens strict: toute expérience, y compris, par exemple, celle de la cellule immunitaire qui entre en contact avec un antigène, est acte de connaissance. Et cet acte de connaissance ne se déroule pas dans un monde parallèle, abstrait, mais à l'intérieur même de la réalité concrète; il n'est pas détaché de cette réalité, mais procède d'elle en même temps qu'il contribue à la modeler. L'individu qui connaît se construit à travers la connaissance qu'il acquiert de son milieu, et modèle en retour son milieu. Varela a développé, avec Humberto Maturana, le concept d'autopoïèse, dont j'emprunte la définition à l'encyclopédie en ligne Wikipedia:
Selon Varela, « un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits constituent le système en tant qu'unité concrète dans l'espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. »
Varela, F., ( 1979), Autonomie et connaissance, trad. Paul Dumoucbel et Paul Bourgine, Paris, Seuil, 1989
Varela a également développé le concept d'énaction. Il entend par là une interaction réciproque permanente entre perception et motricité, qui constituent ensemble le moteur de l'apprentissage du comportement pour tout système vivant, autrement dit une cognition incarnée. Selon cette théorie, il n'existe pas de perception neutre, indépendante du sujet et de la manière dont celui-ci s'inscrit dans son environnement. « La connaissance ne préexiste pas en un seul lieu ou en une forme singulière, elle est chaque fois énactée dans des situations particulières. » (Varela, F., Thompson, E., & Rosch, E. L'inscription corporelle de I' esprit, 1993 p.97).
Varela a établi un lien entre sa théorie de la connaissance et le bouddhisme. Il a en effet dû quitter son pays, le Chili, à la chute d' Allende, et il a vécu alors une grave crise personnelle. Il s'est mis à l'école du bouddhisme auprès de Chogyam Trungpa, et est devenu par la suite un ami personnel du Dalaï Lama, avec qui il a organisé les rencontres "Esprit et Vie" à Dharmsala. Dans le livre: "Quel savoir pour l'éthique", que j'ai cité dans un autre post, il part des considérations biologiques qu'il a développées pour déboucher sur des considérations éthiques et spirituelles. Au début de son ouvrage, il écrit :
"Considérons une journée normale. Vous marchez tranquillement dans la rue, en réfléchissant à ce que vous devez dire à une prochaine réunion. Vous entendez un bruit d'accident, ce qui vous incite immédiatement à voir si vous pouvez être d'un quelconque secours. Ou bien, vous arrivez au bureau et, constatant l'embarras de votre secrétaire sur un certain sujet, vous détournez la conversation par une remarque humoristique. Les actes de ce type ne sont pas le fruit du jugement ou du raisonnement, mais d'une aptitude àfaireface immédiatement aux événements. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que nous accomplissons ces gestes parce que les circonstances les ont déclenchés en nous. Il s'agit pourtant de véritables actions éthiques; en fait, elles représentent le type le plus courant de comportements éthiques dont nous faisons preuve dans la vie de tous les jours."
Varela assigne à ce comportement éthique spontané une valeur supérieure au jugement moral, qui s'appuie sur un "je" central qui se veut la cause d'une action réfléchie et délibérée. Il s'inscrit ainsi à contre-courant de la pensée orthodoxe occidentale, mais dans la droite ligne de la pensée orientale, et commente longuement le sage chinois Mencius, lequel qualifie celui qui agit sous l'effet d'un jugement moral d"'honnête homme du village", ce qui dans sa bouche veut dire à peur près "petit bourgeois", et l'oppose à l'homme véritablement vertueux, qui est celui "qui agit à partir des dispositions qui sont les siennes au moment même de l'action parce qu'il les a cultivées". Il souligne ici le rôle capital de l'apprentissage, aussi bien dans sa théorie de la connaissance -– construite à partir de bases biologiques, pour laquelle la connaissance n'est rien d'autre que la construction d'un rapport entre le système vivant et son milieu, autrement dit un apprentissage-, que dans le cheminement spirituel et éthique, où il ne s'agit pas tant de découvrir la vérité, plutôt que de l'incarner peu à peu par un lent travail. Je cite encore un passage que je trouve particulièrement illustratif:
La question est très bien exposée dans le Tao Te King de Lao Tseu, où il se présente sous la forme de la célèbre formule, difficile à traduire, du wu-wei ("rien-faire"):
«L'homme de la plus haute vertu ne s'en tient pas à la vertu, et c'est pourquoi il possède la vertu[...]. L'homme de la plus basse vertu ne s'éloigne jamais de la vertu et c'est pourquoi il ne possède pas la vertu[...].
Ainsi le sage agit grâce au wu-wei et il enseigne sans aucune parole [...]. Alors les mille choses prospèrent sans interruption[...].
De moins en moins de choses sont faites jusqu'à ce que le wu-wei soit accompli. Lorsque le wu-wei est accompli, rien ne reste non fait.»
Le grand problème de cette formulation, c'est qu'elle sonne comme un paradoxe. C'en est effectivement un, mais ce n'est pas un cercle vicieux. La solution consiste à en combiner les deux niveaux en un métaniveau que l'on ne pourra jamais découvrir par la seule analyse logique, comme beaucoup de savants ont essayé de la faire. En fait, le wu-wei désigne une expérience et un parcours d'apprentissage, et non une simple découverte intellectuelle. Il désigne l'acquisition d'une disposition où la distinction absolue entre le sujet et l'objet de l'action disparaît pour être remplacée par l'acquisition d'un savoir-faire où la spontanéité l'emporte sur la délibération. Comme dans tout savoir-faire véritable, il s'agit d'une action non-duelle. pp. 56-57
Encore une fois, le paradoxe de la non-action dans l'action, c'est que l'individu devient l'action et qu'il s'agit ainsi d'une action non-duelle: "Cette action, dit Martin Buber, est celle de l'homme parvenu à sa pleine croissance, celle que l'on a désigné comme un rien-faire; parce que rien d'isolé, rien de partiel ne se meut plus dans l'homme, et que rien de lui n'intervient plus dans le monde [...]" (Martin Buber, Ich und Du, 1923). Quand on est l'action, il ne reste plus aucune conscience de soi pour observer l'action de l'extérieur.
Lorsque l'action non-duelle se déroule régulièrement, l'acte est ressenti comme fondé dans ce qui est calme et ne se meut pas. Oublier son moi et devenir complètement quelque chose, c'est aussi prendre conscience de sa propre vacuité, c'est-à-dire de l'absence de point de référence solide. Cette prise de conscience est bien connue de tous les experts et, en Occident, elle a été souvent remarquée par les athlètes car la conscience de soi est ressentie plutôt comme une gêne plutôt que comme une aide. pp.58-59
La quête éthique de Varela débouche sur la compassion spontanée inconditionnelle, qu'il illustre par ces phrases: «Comme le dit avec justesse un maître tibétain contemporain dans un poème: "Lorsque l'esprit raisonnant ne s'attache plus et ne saisit plus, [...], on s'éveille à la sagesse avec laquelle on et né, et l'énergie compatissante surgit dans toute sa simplicité."»
Je pense que ces réflexions, dans le domaine éthique, peuvent aussi s'appliquer au domaine de la création telle que nous l'avons abordé à propos du fond et de la forme. Le fond correspondrait sur le plan de la création au jugement sur le plan éthique, à ce qu'on veut dire, à partir d'un "je" central qui se veut la cause d'une action réfléchie et délibérée. La forme, au contraire, serait le résultat d'un apprentissage, d'un processus qui se fait, et qui se fait d'autant mieux que la conscience de le faire disparaît complètement, et que ne subsiste plus que le plaisir de le faire, l'amour de le faire.