La sorcière une construction mythique

Catherine Barbé
Première parution 
17 septembre 2006, sur Hommes & Faits.

Les holocaustes dont les sorcières furent victimes entre les XVe et XVIIe siècles sur les territoires européens ont trouvé leur justification à la fois dans le délire de religieux paranoïaques, dans des conflits politico-économiques que masquait le commerce avec le Diable, ou encore dans des aveux obtenus sous la torture.

La sorcière, après l’extinction des bûchers, au XVIIIe – siècle dit « des Lumières », continua à susciter une abondante littérature. Au XVIIe siècle la science balbutiante construit sa ”légende”, enveloppée encore des brumes d’un imaginaire véhiculé par le discours religieux. Elle produira au XIXe des œuvres singulières sur le sujet. Ainsi La Sorcière de Michelet. Essai historique, roman, poème épique ? Difficile à dire.

Les textes sur lesquels sont appuyées les recherches antérieures au XXe siècle puisent le plus souvent à des sources diverses, amalgames où ont pu s’égarer des chercheurs abusés par leur propres convictions idéologiques. Au XIXe siècle, Marx lui-même n’aurait-il pas soutenu que les Chrétiens se seraient livrés à des actes cannibales[1]? Ainsi, les savants ont-ils été conduits à donner à des pratiques culturelles anciennes, liées au culte de la Nature, des interprétations que la Science devrait ne plus pouvoir valider aujourd’hui. L’histoire contemporaine nous montre que c’est loin d’être le cas. Les exemples foisonnent et donnent à voir l’imaginaire à l’œuvre. Lui dont la puissance a pu aveugler les élites d’hier obscurcit encore la clairvoyance des détenteurs de savoirs et pouvoirs contemporains : ethnologues, historiens, psychanalystes, magistrats, politiques…

Comment et pourquoi cette cristallisation de fantasmes autour de la personne dite « sorcière » ?

Quelques éléments de réponse.

 Il aura fallu attendre les années 1960 et Norman Cohn, historien britannique, pour que soient dénoncés les mythes attachés à la figure de la sorcière médiévale. Fondant sa recherche sur l’examen scrupuleux de documents authentifiés, il démontre que ni les hérétiques, ni les sorcières n’étaient structurés en secte et que rien ne permet de croire en l’existence des pratiques diaboliques qui leur ont valu d’être condamné-es à mort.

Le rapport est complexe entre les croyances populaires et les textes érudits. Ceux-ci puisent souvent aux mêmes sources mythologiques anciennes. Mais ayant diversement évolué, ils s’influencent réciproquement, jusqu’à l’amalgame.

Dans la constitution de l ‘”objet du sorcier”, Malleus maleficarum ou Marteau des sorcières, édité en 1486-1487. Cette méthode a toujours été présentée dans un résumé complet des attributs attribués à la figure fantastique de la sorcière. Méthode implacable qui permet de nombreuses sortes de missions internationales sans valeur du scientisme libéral.

 D’autres ouvrages[2] avaient déjà esquissé la figure de la sorcière, mais le Marteau regroupe systématiquement de multiples éléments jusqu’alors épars dans la tradition classique : la littérature, la Bible, les textes des Pères de l’Église, les légendes orales, les “ expériences ” des auteurs eux-mêmes, etc. Le Marteau vient articuler les matériaux recueillis en une véritable syntaxe qui leur donne un sens nouveau. L’apport en est considérable qui permet d’instituer alors un discours mythique[3] sur son objet. L’oxymore interpelle.

Quel sens sous le paradoxe ?

L’anti-nature : la dégénérescence, l’ombre et le froid, le bouleversement des hiérarchies, la décomposition

Le Marteau, à travers son discours imagé, nous apprend que la sorcière est reléguée du côté de “ l’anti-nature ”. L’« ici et maintenant » des deux auteurs est décrit comme l’inverse du paradis perdu. Caractérisé par la dégénérescence, l’ombre, le froid, le bouleversement des hiérarchies, la décomposition, il désigne“ un siècle qui s’écroule ”, un “ monde sur le soir descendant de son déclin ”, [4] “ qui refroidit et descend sur son couchant ” [5]. Les mêmes registres physiques serviront métaphoriquement à désigner les particularités métaphysiques d’une époque « où la malice des hommes grandit, la charité se refroidit, tandis que surabonde toute l’iniquité des sorciers. » [6]

La femme du monde médiéval vue par l’Inquisition

De même que le Juif, la femme est alors identifiée comme un dangereux agent de Satan non seulement par les hommes d’Église, mais tout autant par les juges laïcs. Ce diagnostic a une longue histoire, mais il est formulé désormais avec une malveillance particulière contre la femme. L’impact en sera amplifié grâce à l’imprimerie, fait paradoxal qu’and on songe que dans le même temps l’art, la littérature, la vie de cour et la théologie protestante semblent assurer la promotion de la femme. On assiste alors à un phénomène récurrent dans certaines circonstances de l’Histoire où la rencontre paradoxale de courants contraires au sein d’une société, amène la culture dirigeante à transformer une peur spontanée en peur réfléchie. Il est remarquable qu’aujourd’hui encore, la vénérable imprimerie offre à la moderne culture dirigeante de neuves ressources technologiques habiles à servir le même dessein.

Le paradoxe au masculin

L’attitude masculine elle-même, comme la plume au vent, a toujours manifesté à l’égard du “ deuxième sexe ” des élans contradictoires, oscillant de l’attirance à la répulsion, de l’émerveillement à l’hostilité. Le judaïsme biblique et le classicisme grec ont tour à tour exprimé ces sentiments opposés. De l’âge de pierre à l’époque romantique la femme a été, d’une certaine manière, exaltée. D’abord déesse de la fécondité et image de la nature inépuisable, enrichie avec Athéna, de la divine sagesse, pour, de surcroît, devenir à travers la Vierge Marie, le canal de toute grâce. Cette vénération de l’homme pour la femme est contrebalancée au long des âges par la peur qu’il éprouve pour l’autre sexe, particulièrement dans les sociétés à structure patriarcale. Une peur dont l’étude a été négligée et que le canal historique de la psychanalyse elle-même a toujours sous-estimée. Pour l’homme, la maternité[7] demeurera probablement toujours un mystère profond et Karen Horney a suggéré avec vraisemblance que la peur que la femme inspire à l’autre sexe tient notamment à ce mystère, source de tant de tabous, de terreurs et de rites, qui la relie beaucoup plus étroitement que son compagnon au grand œuvre de la nature et fait d’elle le « sanctuaire de l’étrange ». Pour cette raison elle a été créditée dans les civilisations traditionnelles du pouvoir non seulement de prophétiser, mais encore de guérir ou de nuire au moyen de mystérieuses recettes. En contrepartie, l’homme s’est défini comme apollinien et rationnel par opposition à la femme dionysiaque et instinctive, plus envahie que lui par l’obscurité, l’inconscient et le rêve.

C’est l’ambivalence fondamentale de la femme qui donne la vie et annonce la mort. Ce n’est pas un hasard si dans beaucoup de civilisations le soin des morts et les rituels funéraires ont incombé aux femmes. On les jugeait beaucoup plus liées que les hommes au cycle — l’éternel retour — qui entraîne tous les êtres de la vie vers la mort et de la mort vers la vie. Elles créent mais elles détruisent aussi. D’où les noms innombrables de déesses de la mort et les multiples légendes et représentations de monstres femelles. « La mère ogresse – Médée est du nombre – est un personnage aussi universel et ancien que le cannibalisme lui-même, aussi ancien que l’humanité. »[8]

Inversement les ogres masculins sont rares. Derrière les accusations portées aux XVe et XVIIe siècles contre tant de sorcières qui auraient tué des enfants pour les offrir à Satan, se trouvait, tapie dans l’ombre des consciences, cette crainte sans âge du démon femelle meurtrier des nouveau-nés. À la sanguinaire Kali, répondait d’une certaine façon dans les mentalités helléniques les Amazones dévoreuses de chair humaine, les Parques qui coupaient le fil de la vie, les Erinyes[9] “ effroyables ”, “ folles ” et “ vengeresses ”.

Certes, la peur de la femme n’est pas une invention des ascètes chrétiens. Il est vrai néanmoins que le christianisme l’a très tôt intégrée et qu’il a ensuite agité cet épouvantail jusqu’au seuil du XXe siècle…[10]

Ainsi, le Moyen Âge chrétien dans une assez large mesure additionna, rationalisa et majora les griefs misogynes reçus des traditions dont il était héritier…

La diabolisation de la femme 

C’est à l’époque du poète et humaniste florentin Pétrarque (1304-1374) que la peur de la femme s’accroît dans une partie de l’élite occidentale.

Les prédicateurs ne faisaient que monnayer et distribuer largement une doctrine depuis longtemps établie dans de savants ouvrages. Mais ils connaissent, à leur tour, un rayonnement nouveau grâce à l’imprimerie. Le De planctu ecclesiae rédigé vers 1330 est imprimé dès 1474, puis réédité à Lyon en 1517. Au livre II, l’article XV déroule la litanie des reproches adressés aux filles d’Eve. Bien sûr, “ la femme ” partage tous les vices de l’homme, mais elle y ajoute les siens propres. Ainsi : 1° : ses paroles sont mielleuses ; 2° : elle est trompeuse ; 13°: elle est reine de malice. Toute malice et toute perversité viennent d’elle ; 81° : souvent prises de délire, elles tuent leurs enfants….

Les femmes sont des “ devineresses impies ”, et jettent des sorts. Elles sont “ insensées ”.

L’antiféminisme clérical ou les chefs d’œuvre de la littérature monastique

In De contemptu feminae, Bernard de Morlas, XIIe, moine de Cluny :

“ La femme ignoble, la femme perfide, la femme lâche

Souille ce qui est pur, rumine des choses impies, gâte les actions…

La femme est un fauve, ses péchés sont comme le sable.

Je ne vais cependant pas déchirer les bonnes que je dois bénir…

Que la mauvaise femme soit maintenant mon écrit, qu’elle soit mon discours…

Toute femme se réjouit de penser au péché et de le vivre.

Aucune certes, n’est bonne, s’il arrive pourtant que quelqu’une soit bonne,

La femme bonne est chose mauvaise, et il n’en est presque aucune de bonne.

La femme est chose mauvaise, chose mâlement charnelle, chair toute entière.

Empressée à perdre, et née pour tromper, experte à tromper,

Gouffre inouï, la pire des vipères, belle pourriture,

Sentier glissant… chouette horrible, porte publique, doux poison…

Elle se montre l’ennemie de ceux qui l’aiment, et se montre l’amie de ses ennemis…

Gouffre de sexualité, instrument de l’abîme, bouche des vices…

Tant que les moissons seront données aux cultivateurs et confiées aux champs,

Cette lionne rugira, cette fauve sévira, opposée à la loi,

Elle est le délire suprême, et l’ennemi intime, le fléau intime…

Par ses astuces, une seule est plus habile que tous…

Une louve n’est pas plus mauvaise, car sa violence est moindre,

Ni un serpent, ni un lion.

La femme est un farouche serpent par son cœur, par son visage ou par ses actes,

Une flamme très puissante rampe en son sein comme un venin.

Elle se farde, elle se falsifie, elle se transforme, se change et se teint…

Trompeuse par son éclat, ardente au crime, crime elle-même…

Autant qu’elle peut elle se plaît à être nuisible…

Femme fétide, ardente à tromper, flambée de délire,

Destruction première, pire des parts, voleuse de la pudeur,

Elle arrache ses propres rejetons à son ventre…

Elle égorge sa progéniture, elle l’abandonne, la tue, dans un enchaînement funeste.

Femme vipère, non pas être humain, mais bête fauve et infidèle à soi même

Elle est meurtrière de l’enfant, et, bien plus, du sien d’abord,

Plus féroce que l’aspic et plus forcenée que les forcenées…

Femme perfide, femme fétide, femme infecte.

Elle est le trône de Satan, la pudeur lui est à charge ; fuis-la, lecteur. ”[11]

La sorcière : “médium qui participe des extrêmes”

Les premières pages du Malleus Maleficarum font état de l’existence d’un ordre social et naturel, manifesté par des distinctions et des hiérarchies, ordre qui a été interrompu par une révolte entraînant le malheur et l’aliénation. Les auteurs insistent à plusieurs reprises sur le fait que “ l’hérésie des sorcières” est un mal “ récent ”, et renvoie le temps du bonheur à autrefois qui, — on ne s’en étonnera pas — était proche de l’origine [12].

Or, au sein même de la subversion d’une cosmologie jadis hiérarchisée, la sorcière apparaît comme le signe majeur de la perturbation, de ce qui échappe aux normes. Elle est inclassable, ni humaine, ni esprit : elle est un “ médium qui participe des extrêmes ”[13]. Elle fait communiquer ce qui devrait rester séparé, et met au jour tout l’occulte [14]. Tout en elle participe du négatif et de l’illusion. Son propre parcours, mythique – qui va du pacte avec le démon (structuralement, il peut être considéré comme son “ mandant ”) à l’épreuve glorifiante de l’activité maléfique, en passant par le sabbat, jusqu’à la “ marque ” corporelle que lui inflige Satan – est investi par l’imaginaire. Sa quête n’est qu’un reflet de celle de Satan, son corps n’est que l’instrument qui dépend de la volonté de l’agent principal [15]. Sans la spiritualité du Malin qui a besoin d’un médium corporel pour réaliser ses “ effets maléfiques ”, lesquels ne peuvent avoir lieu sans “contacts ”, la sorcière n’aurait pas de raison d’être. C’est dire que si le libre-arbitre de la sorcière est engagé au moment du pacte, la “ volonté immuable fixée dans le mal ” dont elle est gratifiée[16] ne peut être considérée comme véritablement sienne. Ce n’est que la volonté du maître à laquelle elle s’est offerte et liée toute entière. Son activité a été programmée, ses pouvoirs ne sont qu’une “ honteuse servitude ”.[17] Le pacte lui-même, c’est-à-dire du point de vue de la structure mythique, le contrat, est décepteur. Lorsqu’il confère à la sorcière le rôle de destinataire : elle reste misérable car les prétendues récompenses du Diable sont illusoires. Les pièces d’or se transforment en pièces sèches, les banquets du sabbat sont le plus souvent immangeables ou non nourrissants, la copulation diabolique plus douloureuse que plaisante et Satan finit même par abandonner sa victime à l’Inquisition ou, bien mieux, favorise sa perte.

La sorcière et la mort

“ Il y a plusieurs Isles, baladines et danceresses (…) Or en ces Isles, particulièrement au milieu de la mer, les Diables ont fait leur sabbat avec les sorcières (…) Ainsi le Diable a accoustumé de faire ses plus grands exploits des choses branslantes et croulantes de toutes parts, et inconstant qu’il est, il choisit volontiers pour faire ses assemblées des Isles inconstantes ”.[18]

Les lieux liés à la sorcellerie sont souvent des lieux à l’écart, extérieurs à l’enceinte sociale : montagnes, forêt… L’île, espace mouvant qui peut être englouti, préfiguration du « continent noir » cher à Freud et successeurs.

« Continent noir »convoque l’écho des grandes cosmogonies antiques : la Nuit, la Terre, la Mer, principes de désordre, et engendrant des monstres “ à principe d’endormissement, d’envoûtement et d’ignorance ”[19] comme les petits-fils de la Nuit, ou “ à principe de violence et d’agressivité, de rébellion et incapables de prendre des formes stables ”, comme les monstres issus de la Terre-Mère ou des puissances marines. La Nuit elle-même sous sa forme de nuit paresseuse, est “ le nom maléfique donné chez Hésiode à la femme qui refuse de céder au règne du premier mâle, et de s’accoupler sous la médiation de l’amour : la reine refusant le partage, la mère solitaire d’une lignée maléfique. »[20]

Le fantasme d’une société autre qui refuse la Cité suscite chez ceux qui l’évoquent une réaction toujours ambivalente, “ horreur ambiguë ” et “ fascination devant l’épouvantable ”. Il rapproche ainsi la sorcière sur le plan de l’imaginaire d’autres traditions semi-mythiques : les Luperques.

« Dans cette optique, tout “ l’infra-humain ” que Norman Cohn[21] impute à une psychologie de la persécution peut se trouver revendiqué dans une construction légendaire, où la sorcière assume la position à la fois respectée et redoutée de médiatrice entre le monde des vivants et des morts.

Dans les romans médiévaux, les îles sont des lieux de passage vers un autre monde (souvent les Enfers) où vivent les morts et les divinités chthoniennes.

Dans les tribunaux de l’Inquisition, certain nombre de détails transcrits par les juges mettent la sorcière médiévale en relation avec le monde des morts : la manipulation des cadavres par exemple, induit que les sorcières sont ordinairement puantes. Leur rapport supposé avec les vampires, stryges, lamies ou autres hybrides incite à penser qu’elles puissent être conçues, dans la mythologie populaire, comme des êtres fantastiques : ni femmes, ni déesses, ni vivantes, ni mortes, elles sont particulièrement aptes à assurer le contact entre les deux mondes.

Les figures divines de Diane et d’Hécate ainsi que celle de Holda dans la mythologie germanique – elle aussi associée aux sorcières, et plus ou moins assimilée dans l’est de la France avec les deux premières – sont en relation à la fois avec la fécondité et la mort. Toutes les déesses-mères sont ambivalentes, protectrices des agriculteurs et des nourrices, et liées au monde infernal. Bakhtine et Gaignebet en trouvent une trace dans les traditions populaires . Evoquant « le baiser du derrière » du Diable : “ les motifs et images relatifs à l’envers du visage, et au remplacement du haut par le bas sont liés de la manière la plus étroite à la mort et aux enfers ”[22] (parce que la mort est l’envers de la vie, et l’enfer l’envers du monde).

La sorcière, comme les magiciennes antiques et les déesses qui leur sont associées, sont en relation avec la lune ; or, dans certaines traditions gnostiques et néoplatoniciennes, la lune est considérée comme lieu de transmigration des âmes des morts. (cf. Cyrano de Bergerac, Voyage dans la lune).

On retrouve également chez Boguet[23] le reflet de la légende qui veut que les femmes pendant leurs règles soient mordues par un serpent lunaire, et que leur regard soit alors empoisonné[24]. Le serpent est un des éléments caractéristiques du bestiaire de la sorcière. Au-delà du rapport évident à Eve, Boguet signale que les cheveux de sorcières, enterrés dans du fumier, produisent des serpents.

Le rapprochement de la sorcière investie des pouvoirs des grandes déesses est central pour comprendre à la fois la figure de la sorcière, et le phénomène collectif qui en fait la cible de la vindicte publique, exprimée en particulier au Tribunal.

Les actes des procès en sorcellerie soulignent l’ambivalence des sorcières. Avec insistance les juges dénoncent leurs pratiques comme sages-femmes : ils les accusent de tuer, de vouer au Diable les nouveau-nés qu’elles aident à mettre au monde. Mais d’autres faits qu’ils rapportent sans les comprendre, montrent aussi le lien de la sorcière avec la fécondité, avec la terre. Le Marteau. témoigne ainsi que le contact avec la terre permet à la sorcière de prendre des forces, d’où la méthode d’arrestation qui consiste à soulever la sorcière de terre et aussi lorsqu’elles sont sur le point d’être brûlées. [25]

Plus largement, les mêmes juges et démonologues accordent un intérêt brûlant à tout ce qui touche à la sphère génitale. Fascinés par le pouvoir de la sorcière en la matière, ils consacrent à la sexualité nombre d’articles dans leur manuel pré-cité. Avec, il faut le dire, une spéciale dédicace à la force génitale mâle. Car la sorcière, ainsi que les déesses-mères, est toute-puissante à l’enflammer comme à l’éteindre.

On ajoutera que la représentation du sabbat où l’on fait cuire des cadavres dans des chaudrons évoque clairement les rites de régénération mythiques : Dionysos, tué par les Titans ; et aussi dans les rituels chamaniques rapportés par M. Eliade.[26]

N’oublions pas enfin que les maladies ont longtemps été considérées comme des possessions, et que la sorcière, ouvrant son corps aux démons, est par conséquent, particulièrement apte à en délivrer autrui. Un rapprochement s’impose alors avec les chamans psychopompes.

Peut-on à partir de ces indices avancer l’hypothèse que la sorcière est vécue sur un plan mythique comme médiatrice avec le pays des morts et des divinités infernales, et par là objet de respect autant que d’horreur ? Leur rapport au temps est indéniable : les sorcières au fuseau sont les équivalents des Moires ou des Normes germaniques, maîtresses du destin, responsables des hommes qu’elles ont comme sages-femmes, aidé à mettre au monde. Elles interviennent comme gardiennes des rites dans les grands moments de l’existence.

C’est sans doute pour éprouver leur nature immortelle qu’on les a brûlées avec tant de constance.

L’utilisation et la manipulation de la mythologie antique

L’association des démons et sorcières aux vents et aux tourbillons n’est pas sans rappeler certaines traditions mythiques qui ne seraient pas étrangères aux croyances de l’ancien monde égéen.[27] C’est en effet sous la forme de chevauchées nocturnes, conduite par Diane, que les premiers textes des théologiens sur la croyance en la sorcellerie décrivent le vol des sorcières :

“ Certaines femmes scélérates, retournant à Satan (…) croient et professent que pendant les nuits avec Diane, déesse païenne ou avec Hérodiade, et une innombrable tourbe de femmes, chevauchant des bêtes, elles traversent les espaces dans le calme des nuits, obéissent à ses ordres, comme à leur maîtresse absolue ”[28], Diane dont on retrouve de nombreuses traces dans la tradition populaire, plus ou moins assimilée à Hécate, déesse des terreurs de la nuit, qui préside aux évocations des morts.

Les réunions des sorcières évoquent “ l’armée spectrale de Dionysos ”, les Ménades emportées par le tourbillon de la danse. Dionysos, rapproché de Diane, présente dans certains rituels un aspect chtonien et infernal. 

Il se trouva des femmes pour souscrire à l’idée que les sorcières volent, tuent et mangent les enfants. Elles témoignèrent même en ce sens. Mais quelle signification donner à ce corps qui s’envole ?

“ Les Benandante, comme ils le déclarèrent eux-mêmes, à plusieurs reprises, faisaient ces expériences en état de catalepsie : tout au long de la période concernée, ils gardaient le lit, immobiles et frappés de stupeur. C’étaient leurs esprits, disaient-ils, qui sortaient se battre; en vérité, si l’esprit ne réussissait pas à revenir promptement, le corps mourait. ”[29]

Représenter la sorcière en objet volant identifié fut un moyen supplémentaire, utile à l’exclure de la communauté humaine et à dissiper l’angoisse qu’aurait provoqué une trop grande proximité de “ l’Autre ”.

Pour finir, posons l’hypothèse que, aujourd’hui comme hier, les constructions imaginaires fondées sur des croyances populaires pourraient bien être récupérées et aider à faire valider un appareil répressif. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

[1] – ”La critique marxiste de la religion ” (II) Henri Legault, C.S.V. Volume 1, numéro 2, éd. Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval, 1945.

[2] – Parmi lesquels De Opificio Mundi de Philon d’Alexandrie, philosophe de l’époque où Jésus prêchait en Palestine. Une mine propre à alimenter « L’espace sorcier », article à suivre.

[3] – ”Discours” appartient à la sphère rationnelle, le ”mythe” comme le conte, la fable est création de l’imaginaire

[4] – Henri Institoris et Jacques Spenger, Le Marteau des Sorcières, p. 127 présenté et traduit par A. Denet, Plon, 1973, cité par N.J.Chaquin, in ”La sorcière et le pouvoir – essai sur les composantes imaginaires et juridiques de la figure de la sorcière”,Les Cahiers de Fontenay, n°10-11, La sorcellerie, Fontenay-aux-roses, septembre 1978.

[5] – Le Marteau des sorcières, p. 254.

[6] – Op. cit. p. 153.

[7] – Pour Philon (voir supra note 2) est déclarée ”jouissance illicite”, celle qui n’a pas pour finalité la maternité.
“ Pour la femme, la jouissance est par elle-même souillure ”. cité par B. Teyssèdre in Naissance du Diable, éd. Albin Michel, Paris 1985, p.12

[8] – W. Lederer, Gynophobia ou la peur des femmes, Paris, 1970, p.63-64.

[9] – Esprits femelles : Alecto, Mégère et Tisiphoné – respectivement « l’implacable », « la malveillante » et « la vengeresse du meurtre », nées des gouttes de sang qui tombèrent sur Gaia, la Terre, lorsque Cronos mutila Ouranos ; trois divinités chtoniennes personnifient un concept très ancien de châtiment.

[10] – Pour les détails voir J. Delumeau, La peur en Occident, XIVe-XVIIIe, Fayard, Paris 1978, p. 313-317.

[11] – Cité par J. Delumeau, op. cit., p. 321.

[12]Malleus Maleficarum, p. 344.

[13] – Op. cit. p. 141.

[14] – Op. cit. p. 278.

[15] – Op. cit. p. 148.

[16] – Op. cit. p. 165.

[17] – Op. cit. p. 127.

[18] – De Lancre, Op. cit. p.18.

[19] – Ibid.

[20] – Clémence Ramnoux, “ Histoire d’un symbole – Histoire antique de la Nuit ”, in Cahiers internationaux du symbolisme 3, 1967.

[21]– Norman Cohn, Europe’s inner demons, Frogmore, St Albans, ed. Paladin, 1976, p.12.

[22]  – Mikhlaï Baktine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance, Paris,  Gallimard, 1970, p.375.

[23] – Henry Boguet, Discours exécrable des sorciers, Rouen, éd. Martin le Mégissier, 1603, ch.VII.

[24] – Voir Cl. Gaignebet, ” Véronique ou la vraie image ”, Angrom, n°7-8, p.45-70.

[25] – Op. cit. p. 557.

[26]Le Chamanisme et les Techniques archaïques de l’extase, Paris, Payot, 1951.

[27] – Jeanmaire, Dionysos, Paris, Payot, 1951, p. 270.

[28]Canon Episcopi, antérieur au IXe siècle. L’Eglise niait alors l’existence de sorcières.

[29] – Normann Cohn, Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Âge, op. cit. p. 263.