Le viol, une arme de maintien de l’ordre

Illel Kieser ‘l baz et une auteure anonyme
Première parution sur Agoravox le 18/11/2008, revu et remanié le 19/10/2017

Toute la race des Barbares est ainsi faite. 
Le père y couche avec la fille, le fils avec la mère, la sœur avec le frère

Euripide, Andromaque
https://www.academia.edu/34932355/Le_viol_une_arme_de_maintien_de_lOrdre


En frontispice,  La couverture présentant le documentaire 
Viol, Arme de guerre — Les Crimes de guerre en Ex-Yougoslavie, réalisé par Fabrice Gardel & Sabina Subasic, 2002, 48′

Nous avons exporté nos ombres vers des horizons lointains, accessibles au travers de nos smartphones ou de nos écrans de télévisions. Comme d’antan nous exportions nos morales et nos religions dans ces contrées du bout du monde, qui devinrent les miettes des empires coloniaux. Rendus à leurs libertés des chefs de guerre se livrent dans ces pays aux pires exactions dont nous dénonçons l’ampleur insoutenable.
Le viol des jeunes filles, des femmes ou des prisonniers y est érigé en un moyen effrayant pour assurer la domination d’un groupe sur un autre. Pour établir une soumission totale aux prix de vies dévastées dont le futur sera à jamais peuplé de terreurs.

Mais c’est loin ! Nos pays ont gagné en paix et en stabilité, la démocratie assurant un socle indéfectible de garant d’une éthique sans tâche.
En sommes-nous si sûrs ? Le chef de guerre d’une faction engagée dans une sale guerre dit à ses soldats : “Violez, pillez : Qu’ils aient peur, que leur générations soient souillées à jamais.”
Leurs victimes n’auront jamais la considération que l’on donne à un humain, à un semblable. Des nonhumains !
Puisque nous avons gagné tant de considérations pour les droits humains, pourquoi les viols, sous nos ciels font-ils l’objet d’une telle indifférence ? Pourquoi les victimes de viols de nos mégapoles si bien organisées sont-elles souvent bafouées, humiliées par ceux-là mêmes qui seraient censés les protéger, les rassurer ?

Lisez plutôt !

En 2008, je pensais vraiment que la prise en compte de la parole des victimes de viols évoluerait positivement en la faveur de leur écoute et de la prise en charge de leurs souffrances. Près de 10 ans après, je constate qu’il n’en est rien. Bien peu de moyens sont mis au service de ces victimes. Si différents faits d’actualité semblent montrer que la parole des victimes se libère, elle se libère aussi du côté des prédateurs. Remarquons cependant que ce sont des personnalités du spectacle, des vedettes de cinéma qui témoignent des viols et agressions qu’elles ont subi et qui lancent des campagnes d’alerte. Les victimes anonymes continuent de subir la double offense, après le viol, les humiliations que la police et la justice leur présentent comme seul salut.

Je rencontre de plus en plus de victimes qui témoignent des humiliations qu’elles subissent dans les hôtels de police ou dans les gendarmeries… Et c’est pire encore quand il s’agit de jeunes enfants, voire des bébés. Le nombre de classement sans suite est étrangement élevé.

Un article de  Hans Lefebvre paru en juin 2008 sur Agoravox, se faisait l’écho des résultats de l’enquête menée en 2006 – rendus publics en 2008 – par l’Ined sur la fréquence des agressions sexuelles. Ces résultats confirment ce que les acteurs de terrain savaient déjà sans jamais pouvoir convaincre. Les premiers constats renvoient tant au déni de la société qu’à une profonde méconnaissance du phénomène et de son impact sur les victimes souvent instrumentalisée par une actualité avide de sensationnel. Si les responsables de l’enquête paraissent surpris, les résultats sont conformes aux témoignages des acteurs sociaux œuvrant sur le terrain : une forte augmentation des délits sexuels déclarés, mais un très faible taux de déclarations en police.


Dans l’entête de l’article cité l’auteur lance l’alerte : « Le silence tue, ici réside une certitude, et s’il ne tue pas il permet aux comportements sexuels violents de perdurer dans le fracas sourd insupportable d’un mal que notre société n’arrive pas à endiguer.

C’est ce que nous confirme l’enquête Contexte de la sexualité en France (CSF) menée en 2006 par une équipe mixte de l’Inserm et de l’Ined à l’initiative de l’Agence nationale de recherche sur le SIDA (ANRS). Réalisée sous la responsabilité scientifique de Nathalie Bajos et Michel Bozon, cette étude large comprenait notamment une partie consacrée aux violences sexuelles,faisant suite à la première Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff), réalisée en 2000, et qui brossait déjà un état des lieux inquiétant. Entre ces deux recherches, les chiffres ont doublé, mais les auteurs s’en expliquent. »
http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/violences-sexuelles-une-enquete-40943#commentaire1739827

Cette enquête s’intéressait aussi aux hommes, elle met plutôt en lumière une violence sexuelle dans l’enfance et l’adolescence,souvent silencieuse, car le tabou est encore fort. Les hommes éprouvent en effet les plus grandes difficultés à déclarer qu’ils ont été victimes d’abus sexuels.

Un rapport d’enquête réalisée sous l’égide du CNRS, la première expertise collective sur les violences sexuelles à caractère incestueux sur mineur/es, a été remis fin avril 2017 à Laurence Rossignol la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes. Réalisé par une douzaine de chercheur(e)s de diverses disciplines (histoire,sociologie, neurosciences…) dans le cadre de la mission “Sciences en société“du CNRS, le rapport dresse un état des lieux des connaissances et propose des pistes d’analyse et d’action contre ce phénomène. (https://lejournal.cnrs.fr/articles/ce-que-lon-sait-de-linceste-en-france)

À la suite de la campagne lancée sur internet en octobre 2017 sous le mot #balancetonporc et qui a montré l’ampleur et la dévastation des viols dans tous les milieux, Laurence Rossignol désormais sénatrice reconnaît son effarement face au désastre. Une ministre en poste, disposant d’énormes moyens d’information et d’investigation ignorait l’ampleur du problème. Comment est-ce possible ? Pourtant, je suis en permanence en contact avec des victimes qui ont signalé leur détresse aux ministères concernés.
Où est le problème ?
On se dit que la France a développé des stratégies très efficaces de déni du violet de l’inceste.
Ce fut longtemps un murmure mais il faut s’attendre à ce que la détresse, les protestations silencieuses et la détresse se transforment un jour en colère.

Une autre enquête conduite en 2015,Virage (Violences et rapports de genre), par l’Institut national d’études démographiques (Ined) a montré qu’au cours de leur vie, 5 % des femmes et un peu moins de 1 % des hommes de 20 à 69 ans ont été victimes de viol ou tentative de viol ou d’attouchements dans le cadre familial ou de l’entourage proche. Surtout, plus de 90 % de ces actes, s’agissant des femmes, et 100 %, concernant les hommes, se sont produits pour la première fois entre 0 et 17 ans.

Ces résultats ne concordent pas avec ceux des enquêtes menées régulièrement au Canada et qui montre un taux bien plus élevé de prévalence de l’inceste et du viol intra-familial, 21% de femmes et 9% d’hommes.

Certains commentateurs se réjouissent de l’abolition du tabou qui verrouillait la parole. Mais comment cette parole est-elle reçue ? Pourquoi une telle discordance entre cette libération et le nombre de plaintes enregistrées ? Quelles interprétations peut-on donner à ces résultats ? Sur le terrain l’accueil des victimes correspond-il vraiment à ce que les services de communication des ministères concernés nous annoncent ?

Pas vraiment ! Sur le terrain, justement, on est sidéré par l’ampleur du mensonge et l’on se croit parfois aux temps barbares, quand la loi du plus fort l’emportait sur le plus faible.

Quelques malheureuses anecdotes

J’accompagne une collègue éducatrice témoin du viol de deux jeunes adultes dans un village proche alors que les festivités de la fête de la musique venaient de se terminer. Elle est bouleversée, n’a pas dormi de la nuit. Un jeune gendarme nous accueille immédiatement suivi d’un autre, un gradé, le sourcil froncé qui nous presse de questions. Que faisons-nous ici ? Faire un signalement de viol, Monsieur.
— C’est pas ici, il faut aller à C. 31 !
— Ha, et pourquoi pas ici ?
Survient un gradé, uniforme prêt pour un défilé (sa femme doit lui repasser une tenue chaque jour)…
Nous sommes reçus pendant une heure par le commandant de brigade qui nous sort le laïus qu’il a sûrement entendu lors d’un stage de formation. Vous devinez : « on écoute, on enquête, nos enquêteurs sont formés, etc. »
—  Vous avez une caméra ?
— Non on l’attend ! Mais de toute façon il y a les PV de vos dépositions…
Plus d’une heure à subir la visite imaginaire d’une gendarmerie modèle, assis à écouter ce chef nous vanter les qualités d’une brigade moderne…
Le chef n’a rien écrit de tout ce que ma collègue lui a rapporté.

Je n’ai vu aucune présence féminine. Des jeunes recrues, quelques poils au menton et « sourcils froncés » qui guettent.

Passage dans la grande salle. Deux gendarmes cassent une petite croûte, un autre semble naviguer sur Internet. C’est « sourcils froncés » qui reçoit ma collègue.
Ma présence est indésirable, elle est seule au milieu de tous ces mecs. De toute manière pour la plupart, ça ou un vol de mobylette c’est pareil.
Elle y restera 3 heures. Elle en sort anéantie… Elle est passée sur la sellette, son état d’excitation anxieuse a conduit « sourcils froncés » à lui poser des questions sur sa vie. A-t-elle bu ? Fume-t-elle ? Comment élève-t-elle son fils ? Seule ? (Mon dieu, une femme seule élevant un enfant de 12 ans ! C’est un symptôme, ça !)
Au final rien ! Comment voulez-vous que l’on retrouve ces filles ? Si ça se trouve elles étaient consentantes. Elles ont crié ? Elles se sont défendues ?Ha oui, elles habitent la cité X ! (Bien sûr dans cette cité les filles adorent se faire violer)
Cela me rappelle un article sur le Viol au xiie siècle, Ou quand ne pas crier, c’est déjà consentir. (Catherine Barbé, « Œil de moire », <http://www.oeildemoire.com/>

La voiture des violeurs ? Une Mercedes SE… comment voulez-vous qu’on la retrouve si vous n’avez pas relevé l’immatriculation. Putain, oui, dans ce patelin tous les agriculteurs ont une Mercedes SE de couleur noire, des vitres fumées. On n’aura pas remarqué celle des violeurs, c’est sûr.

Le lendemain, cette collègue me téléphone car elle a retrouvé les deux victimes. Elle a réussi à en convaincre une de porter plainte…
Pas de chance, le gendarme chargé de cette affaire n’est pas là aujourd’hui. Non,on ne peut pas prendre sa plainte, elle est mineure, et puis c’est « sourcils froncés » qui gère le dossier. Revenez mardi !
Dans la gendarmerie du F. 31 le lundi est férié, c’est jour de marché…
Pas de chance, la gamine part en vacances avec ses parents le soir même.
Monsieur le Commandant de la Brigade de gendarmerie du F. 31, merci pour votre accueil et ce professionnalisme avec lequel votre vaillante brigade a géré ces deux crimes.
« Sourcils froncés » pourra clore son rapport rapidement.

La prochaine fois que vous êtes témoin d’un viol, sortez votre caméra, interrogez le violeur et, surtout, demandez à la victime ce qu’elle foutait là. Assurez-vous qu’elle n’a pas bu, qu’elle portait une robe sous les genoux et un col roulé sinon vous risquez une inculpation pour dénonciation calomnieuse.

Des faits divers collectés ici et là on constate que les viols sur mineurs son sanctionnés le plus souvent de prison avec sursis, ou d’une peine dérisoire.

Il y a peu, une jeune fille de 11 ans a porté plainte pour viol. Son agresseur âgé de 28 ans échappe aux Assises, le crime ayant été requalifié en agression sexuelle. Le tribunal de Pontoise ayant jugé que la victime pouvait avoir été consentante. Les policiers chargés de l’enquête ont réussi à semer le doute sur la probité de cette fille. (Pontoise 26/09/2017)

Autre offense, les faits de viol sont souvent correctionnalisés.

Dans tel autre tribunal, le Président s’enquiert des antécédents de la victime. Buvait-elle ; avait elle des attitudes provocantes ; dans son passé avait-elle montré qu’elle était une fille facile ?
Interrogé le Président ne s’excuse même pas, selon lui il devait poser ces questions car les jurés s’en inquiètent.
Pauvre petit juge, contraint de s’abaisser à répondre à ces questions de Café du Commerce.

Il n’est même pas nécessaire de renvoyer le lecteur aux sources. Il suffit d’ouvrir son navigateur et de lire les rubriques« Faits divers ». Ces manifestations d’une scandaleuse négligence à l’encontre des victimes, mêmes les plus jeunes s’étalent chaque jour à la Une des quotidiens régionaux.
Quant à l’ignorance crasse des journalistes, n’en parlons pas. Ils adoptent le vocabulaire officiel. Comme si les éléments de langage passaient directement des bureaux des préfets aux salles de rédaction.
Ainsi, le meurtre d’une femme par un conjoint jaloux ou frustré c’est un conflit familial qui a mal tourné. Qu’importe qu’il y ait eu des signalements auparavant ? Bah, un mec qui frappe sa femme, cela fait partie du quotidien, dans les campagnes, dans les cités.
Un meurtre ? Un dérapage.

Et notre petite élite chargée d’informer le lectorat ne se soucie pas de fouiller, d’interroger et de se documenter. On s’en tient à la communication des autorités, censées représenter l’Ordre et la Justice. Sauf, qu’en l’occurrence, ces autorités protègent un mode de fonctionnement criminel. De toute manière les stagiaires tout frais sortis de leur école de journalisme savent ou espèrent qu’ils ne resteront à la rubrique des « enfants violés » – ex rubrique des chiens écrasés – que durant quelques mois…

Il n’y a plus de rubrique des chiens écrasés. Les sociétés de protection des animaux ont fait leur job. Désormais ce sont les viols d’enfants, de bébés, les meurtres de femmes infidèles ou d’adolescentes habillées court qui occupent ces minces colonnes des quotidiens régionaux. La presse nationale a autre chose à faire que d’en parler, sauf si une vedette du show bizz se confie…

#balancetonporc… Ça marche très bien, aussi vite oublié ! Demain #fermelaoujetetue reprendra ses droits. La réaction s’est déjà organisée.

Un tabou, un déni, un régime de terreur sourde…

On ne peut ignorer que pour abolir un tabou, il faut d’abord combattre socialement les barrières collectives qui verrouillent l’expression que ce tabou occulte. Si parler à un enquêteur pour un sondage demeure anonyme,porter plainte auprès de la police signe le premier véritable rapport de la victime au collectif et à la société. C’est par cet acte, accompagné d’une instruction, que la société marque la prise en compte de la souffrance de la victime. Cette reconnaissance par la société est une étape fondamentale et nécessaire au processus de réparation…
Les juristes ne l’entendent pas ainsi. La Justice, selon eux, ne saurait se charger d’un devoir de thérapie. (Maître Eolas, le blogueur à la parole aussi intarissable que la science universelle  sur son blog)
Il ne s’agit pas de cela et malgré leur mauvaise foi affichée ces savants du Droit le savent bien. C’est à un devoir d’équité que la société doit faire droit. À ce sujet, Norbert Rouland, dans son anthropologie du droit, nous ramène aux sources du droit.

Quand une société évolue, les principes du droit ne sont plus adaptés. Et si le droit ne répond pas aux exigences nouvelles d’une vie sereine en société, on change le droit. C’est l’affaire du législateur.

Le principe même de réparation est d’une considérable importance au plan psychologique et au plan social. Il signe un lien de solidarité collective avec la victime. La victime doit pouvoir se libérer du poids de l’infamie etc’est à la collectivité de lui en apporter l’aide nécessaire.

Malgré les déclarations claironnantes des instances gouvernementales, voire de certains juristes, si nous ne sommes pas en pleine régression, nous ne pouvons pas parler de progrès dans la prise de conscience de la gravité des délits sexuels commis sur des adultes et des enfants. On ne peut que regretter ce décalage entre les témoignages des acteurs de terrain et le législateur ou les instances officielles.

Banalisation et désinvolture

Pourquoi si peu de plaintes enregistrées ?

Dans la mesure où, en France, le sujet a été négligé, nous ne disposons d’aucun outil scientifique fiable qui nous permette de faire un inventaire différentiel des crimes et délits sexuels commis sur des hommes, des femmes, des enfants en bas âge ou sur des adolescent/es.

La réponse à cette question est, pour l’instant, difficile. L’absence d’outils scientifiques laisse la porte ouverte à tous les préjugés et opinions.Ils foisonnent. Leur analyse serait d’ailleurs intéressante.
Des réponses plus globales existent probablement car les facteurs culturel et social rencontrent l’aspect psychologique et individuel. Ce sont donc plusieurs disciplines qui seraient convoquées dans ce travail d’inventaire.

À quoi cela peut-il tenir ? En premier lieu, il est patent que l’attitude de la police et des juges/procureurs incite les plaignants à une certaine réserve. Même si des progrès sont constatables au sein de la police, même si, en théorie, chaque dossier de viol doit être traité par une cellule spécialisée, dans les faits, il en va tout autrement. J’ai recueilli dernièrement les paroles de plaignantes qui s’étaient vu devoir signifier leur plainte dans un local de police ouvert à tous et parcouru par les divers personnels et personnes concernés par d’autres affaires de police.

Je viens de recueillir le témoignage d’une maman qui a porté plainte après l’agression/viol dont sa fille a été victime (6 ans). Le procureur a décidé qu’il n’y avait pas lieu d’ordonner une expertise médico-légale de l’enfant au prétexte que cela serait plus traumatisant que ce qu’elle avait subi. Traduction : Moi, procureur de la République, à la seule lecture du rapport du policier chargé d’interroger l’enfant, Moi, juge et expert en psychiatrie, je décide que les sévices subis sont moindres que ne le serait une expertise médicale pratiquée par des praticiens formés et diligents…

Or, dix mois après, l’affaire est forcément qualifiée en délit… puis les choses traînant, les parents finiront par se décourager et il n’y aura plus qu’un non-lieu à prononcer, d’autant plus que l’on a dissuadé la famille de prendre un avocat… affaire classée. En attendant, une petite fille devra « faire avec ».

On est loin de la diligence et de la prudence nécessaires dans ce type d’affaire. Ces méthodes bafouent volontairement ou non la fragilité des victimes.

Les canadiens parlent d’une violence systémique, quand l’Institution se rend complice de négligences graves dans ces affaires. Et dans le droit Canadien, la complicité vaut le crime.

La hiérarchie policière, soit par volonté, soit par manque de moyens, traite ce genre d’affaire avec une désinvolture coupable. Bien souvent les faits sont arbitrairement requalifiés afin d’éviter l’encombrement des Assises et un viol peut donc se trouver requalifier en “attouchements sexuels”, donc un délit relevant du tribunal correctionnel. Parfois des juges d’instruction demandent qu’une plaignante se soumette à une expertise psychiatrique au prétexte d’évaluer les dommages subis, mais l’obsession de beaucoup d’enquêteurs demeure la crédibilité des plaignantes. Or de nombreuses enquêtes engagées au Canada et aux États-Unis, ont démontré que les fausses allégations sont rares. De plus, les ravages du procès d’Outreau ont rendu les juges plus que prudents. Loin de remettre en cause leurs méthodes d’investigation, leur attitude tend à se rigidifier.

Au Canada, dans des affaires de pédocriminalité, d’inceste ou de viol, les interrogatoires sont filmés intégralement. Et quand il s’agit d’une personne mineure, les éducateurs ou intervenants sociaux, qui auraient reçu un premier signalement, peuvent mener l’enquête eux-mêmes en relation avec la police. C’est impensable en Europe tant acteurs sociaux et policiers se méfient les uns des autres. Pourtant, il sera plus facile pour une jeune personne de se confier à un éducateur qu’à un policier, plus facile si c’est une femme…

Réagissant à la généralisation récente, à partir de juin 2008, de l’enregistrement vidéo des gardes à vue et des auditions chez le juge d’instruction dans les affaires criminelles (hors terrorisme et associations de malfaiteurs), Christophe Régnard, secrétaire national de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) explique pourquoi il y est hostile.

Ses arguments sont purement techniques, pas un seul en rapport avec les victimes, pas un mot d’éthique.

« C’est parce que cette réforme est superflue et coûteuse, surtout dans le cas des auditions chez le juge d’instruction : un avocat et un greffier sont systématiquement présents.Pourquoi ajouter une caméra ?  Elle présente aussi des limites d’ordre déontologique. On sait très bien que des aveux filmés, même si le suspect se rétracte ensuite, auront beaucoup plus d’impact lors d’un procès que des aveux écrits. » (Sur le site de ‘20minutes’, https://is.gd/w32Hxt)

Comment, dans une société où l’information circule quasiment en temps réel, penser que le public ne sera pas sensible à cette retenue de l’autorité judiciaire, voire ce conservatisme ? Les magistrats perdent là une occasion de montrer qu’ils appartiennent à un grand corps d’État chargé de défendre les libertés et de maintenir l’équité en toutes choses et qui,parfois, notamment dans ces domaines, sort de son champ de compétence.

Hanz Lefevbre précise que « notre législation prévoit désormais l’éloignement du domicile à l’encontre du conjoint auteur de violences, sexuelles ou non ». Mais les faits démentent de telles intentions. La plupart des juges hésitent à prendre ce genre de mesure d’isolement. On sait aussi que le prédateur est un manipulateur et il s’est entouré d’un vernis de respectabilité, si, bien que, souvent, ce sera la parole de la victime contre la sienne, personnage respectable, connu pour sa probité… Le suivi régulier de ces affaires démontre, que les experts eux-mêmes se laissent facilement prendre au jeu du manipulateur et le juge, le plus souvent, suivra leurs conclusions. S’agit-il de souligner l’incompétence des experts ? Pas forcément, mais l’absence de théorie de criminologie, une méconnaissance des séquelles des traumas subis par la victime. Pour nombre de psychiatres et psychologues, la victime sera expertisée hystérique, narcissique, centrée sur elle-même. Le retard de la psychopathologie, dans ce domaine, est un facteur qui pèse lourdement dans la prise en compte des souffrances des victimes.

Tout se passe comme si les gardiens du droit et lel égislateur cherchaient à maintenir un état de peur chez les futures victimes.Les femmes sont visées, le fruit de leurs entrailles par effet de contamination.

Le viol est une arme de guerre. Sur les théâtres d’opérations le recours au viol est condamné par la communauté internationale. Il est néanmoins permanent et les bourreaux demeurent impunis, à quelques exceptions près. Il s’agit d’un crime contre l’humain, nul ne remet en cause cette qualification.
Le viol concerne les femmes et les filles en majorité, des hommes ou des garçons en position de fragilité.

En France, il y a actuellement 30 000 plaintes par an pour violences sexuelles, 10% sont déclarées. Nous avons donc un total de 300 000 victimes par an. Le taux de condamnation est de 25%… 120 000 crimes ou délits sexuels demeurent impunis.

En même temps que l’extermination des trois quarts de la population Tutsie au Rwanda s’est déroulée une autre horreur, le viol de 250000 femmes. Parmi les responsables figure une Hutue, jugée en 2003 pour incitation au viol de masse et crime contre l’humanité. Elle était ministre de la Promotion féminine…

Le viol est d’ailleurs catégorisé comme une «tactique de guerre» depuis 2008 par le Conseil de sécurité des Nations unies. La désignation peut paraître étrange.En temps de paix, les violences sexuelles passent pour des actes de pulsion, et non des sévices «stratégiques». Dans les conflits armés, elles ont longtemps été assimilées au «repos du guerrier», un signe de domination plus qu’un outil de destruction. Le viol participe pourtant de la guerre. Il brise des vies, dissémine les groupes ethniques, anéantit méthodiquement les peuples.C’est un instrument de torture, utilisé contre les hommes aussi bien que les femmes. Une arme d’autant plus séditieuse qu’on en garde difficilement la trace, comme le souligne l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe : ‘Il économise l’extermination totale parfois difficile à gérer et à cacher dans les guerres contemporaines.’ <PDF>

Signe de domination dit-on ! S’agirait-il sous nos latitudes du signe de domination du mâle sur sa femelle objet ? Que doit-on penser de telles comparaisons ? Que doit penser d’une société dite évoluée, en paix civile qui inflige aux victimes de viols une double peine. Celle du viol d’abord, l’absence de reconnaissance de son statut de victime, accompagné de surcroît de nombreuses humiliations.

Auto-culpabilisation des victimes

Le 2 septembre 1986, à 22 heures passées, son visage est apparu sur Antenne 2, dans “les Dossiers de l’écran“. L’émission de débat de société, très populaire, s’attaque ce mardi soir au tabou suprême : l’inceste. 
Sur le plateau, trois femmes victimes de pères ou de frères incestueux ont accepté de témoigner. Deux sont filmées de dos, deux silhouettes anonymes. Et une troisième – c’est une première – parle face à la caméra.
« J’ai choisi de témoigner à visage découvert parce que j’aimerais sortir de la honte », affirme sur le plateau celle qui vient de signer un livre dans lequel elle relate le viol commis par son père, quand elle avait 15 ans. 
« J’ai envie de dire aux femmes qui ont vécu ça qu’il ne faut pas avoir honte. »
Des cheveux gris encadrent son visage animé par ses grands yeux brillants qui oscillent à droite et à gauche. Eva Thomas paraît terriblement émue à l’écran.

Trente-et-un ans plus tard, elles’en souvient comme d’un moment exaltant mais éprouvant. “J’avais l’impression de me jeter dans le vide”, dit-elle dans sa petite cuisine,en buvant un café. Elle s’appelle Eva Thomas, elle a changé de nom depuis ces temps. (Auteure de  Viol du silence, éd. J’ai lu, 2000. https://is.gd/IbYXZL)

À la question posée plus haut, une autre explication ne manque pas de nous interpeller.

Une victime me rapportait son témoignage affirmant qu’elle n’avait parlé de son agression ni à sa mère ni à quiconque d’autre – elle avait 12 ans à l’époque des faits – car elle se sentait honteuse de ce qui s’était passé entre son agresseur et elle. On ne manque pas d’être intrigué par cette culpabilité dont témoigne la plupart des victimes de viol même quand celui-ci a été perpétré dans la petite enfance.Nombre de rescapés de l’inceste révèlent ce doute qui les a toujours assaillis sur la réalité de leur statut de victime. N’y a-t-il pas là l’expression d’une grave carence sociale. Quand un commerçant est victime d’un vol, il ne doute pas un instant de la réalité du délit dont il vient d’être victime. Pourquoi en serait-il autrement pour des victimes d’incestes ou de viol dans l’enfance ou l’adolescence ?

Il a existé un phénomène similaire dans nos sociétés : dans les premières années d’épidémie de sida, de nombreuses victimes du virus exprimaient un tel malaise coupable. Nous en étions, à cette époque, aux rumeurs malsaines qui clouaient au pilori les homosexuels, les prostitués et les Africains…

Les rumeurs naissent sur fond d’ignorance et de passions,mais pas seulement. Il leur faut des relais pour durer. A contrario, le savoir, la connaissance, l’instruction,l’information sont de puissants antidotes à la propagation des rumeurs et des préjugés. À propos du sida, c’est la communauté homosexuelle qui s’est érigée contre les préjugés et qui prit en main son propre destin, allant jusqu’à initier une relation assidue avec les chercheurs. C’est ce qui permit à cette communauté de mettre en place des outils de communication qui battaient en brèche le contenu des rumeurs… Concernant les agressions sexuelles,l’esclavage sexuel auquel de nombreuses femmes et enfants sont soumis, cette inertie de la collectivité révèle les dessous d’une conscience collective qui n’ont pas encore dépassé les mentalités archaïques de domination de l’homme et du père, dans la famille, dans la société. Cet archaïsme est fort bien perçu par l’enfant dès les premiers temps de l’ouverture de sa conscience au monde.Ajoutons à cela la persistance d’une vision tout aussi primaire de la famille qui n’a pas permis de développer des attitudes familiales adaptées au monde contemporain et ouverte sur l’extérieur. Sur fond d’individualisme, on voit trop souvent des familles crispées autour d’un noyau constitué du père-dominant, de la mère-relais de l’autorité du premier et des enfants ; dans une architecture sociale qui favorise et amplifie cet isolement, l’enfant peut se retrouver dans une prison de mots, de comportements et de fantasmes qui ne lui permettront pas de trouver une oreille attentive s’il est agressé.

La famille traditionnelle, par la multiplicité de ses composantes, offrait la possibilité, pour un enfant, de compenser les attitudes extrêmes d’un parent. Au moins, la blessure de l’inceste ou du viol dans l’enfance trouvait une écoute attentive du côté d’un oncle, d’une tante, d’une grand-mère… L’isolement actuel ne le permet pas, offrant au prédateur toutes facilités pour son œuvre malfaisante ; un des comportements habituels du prédateur consistant à isoler sa victime du monde environnant et la soumettant à une surveillance constante qui prendra des formes diverses selon le milieu social, plus ou moins brutales, plus ou moins subtiles.

Témoignages :
« Pourtant, j’avais honte, c’est stupide, honte de quoi ? C’est moi la victime ! Mais honte de m’être laissé faire, d’avoir fait des choses, d’être presque consentante même si à 9 ans je ne savais pas ce que faisais. »
[…]
« Il disait : ” Il faut le dire à personne, jamais, c’est notre secret, sinon je vais aller en prison et ça serait de ta faute. Tu ne voudrais pas que Tonton aille en prison ? ” J’avais 9 ans la première fois, mais je ne me rappelle plus bien ni de la date ni de l’âge que j’avais exactement. Ça a duré des années jusqu’au jour où je l’ai repoussé mais le mal était fait ! Il a continué jusqu’à ce que j’aie 16 ans. »
(Valérie sur http://viol.free.fr/temoignage/t2004_valerie.htm)

« Je voudrais dire à toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires et je sais que nous sommes trop nombreuses, qu’il faut parler et même si ce n’est pas devant la justice(souligné par l’auteur)… » (http://viol.free.fr/temoignage/t2001_carole.htm– ce témoignage recèle d’autres mots très durs sur la culpabilité ressentie parla victime qui avait 7 ans à l’époque des faits, 16 au moment du récit en 2001).

Pourquoi ce si fréquent « même si ce n’est pas devant la justice », comme si le recours à ses offices n’avait plus de sens ? Ça pose question, non ?

« Il existe peu de travaux sur le viol des hommes, mais il est important de mentionner que ça existe. Les hommes qui en sont victimes, comme les femmes, hésitent à déposer plainte, à en parler, se sentent coupables alors qu’ils sont les victimes. Le sentiment de culpabilité doit être évacué. » (Sources disparue)

Le sentiment de culpabilité que les victimes révèlent n’est rien d’autre que la prise en compte par elles-mêmes d’une règle archaïque et non-dite de préservation de la famille et de la prééminence du mâle. Nous vivons depuis 4 000 ans, environ, sous l’égide d’une règle qu’aucune loi ne peut encore faire reculer : l’éviction du féminin du champ social et la soumission de l’enfant… Nous nous pensons « civilisés » refusant de voir une telle réalité. Si aucune information, aucune instruction ne vient contrebalancer cette règle taboue, il n’y a aucune chance de voir les mentalités évoluer et les victimes se trouver libérées de ces sentiments troubles et sans objet : honte ou culpabilité d’être violées ou d’avoir été soumises à l’inceste.

Hanz Lefevbre persiste : L’auteur ajoute, dans un commentaire, en réponse à une lectrice : « Mais là ne réside pas la difficulté en matière de poursuite, c’est surtout le fait que les dépôts de plaintes font cruellement défaut, et on en revient au problème fondamental de la honte de la victime, ou encore de la peur qui l’empêche de révéler les faits. Par contre, lorsque les faits sont révélés, je peux vous affirmer que tant la police que la justice mènent à bien leur travail, et je parle en connaissance de cause, la délinquance, au sens large tout autant que la criminalité sexuelle, est mon quotidien professionnel, c’est en ce sens que j’employais la formule “croyez-moi”. En matière d’écoute des victimes, de recueil de leur plainte, d’énormes progrès ont été réalisés. En outre, de nombreuses femmes sont aujourd’hui policières ou magistrates, ce qui change considérablement la donne, vous en conviendrez. (Tiens donc, où l’on voit apparaître le féminin ! D’où cela peut-il venir ?)

Le problème fondamental reste le dépôt de plainte, c’est donc le silence qui continue à œuvrer, mais n’y voyez aucun reproche, je mesure entièrement la difficulté pour les victimes de verbaliser, et ensuite des’exposer à une procédure douloureuse et longue. »

C’est aux avocats de faire valoir le droit… Combien abandonnent ou soupçonnent leur cliente de mentir ? À quelle injonction sous-jacente de nos cultures obéissent-ils ?Certains conseillent à leur cliente de négocier avec la partie adverse… comme lors d’une transaction commerciale. Vous avez dit Corps Objet ?

L’auteur, d’après sa courte présentation, « exerce au quotidien dans le champ de la justice pénale, auprès des personnes dites placées sous main de justice et il reconnaît la difficulté pour les victimes à sortir du silence et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue». On croyait que la justice devait s’appliquer dans des délais raisonnables.Notons que la France est souvent épinglée pour la longueur de ses procédures judiciaires et, dans le domaine qui nous préoccupe ici, rien n’est plus préjudiciable à la victime que de telles lenteurs de procédures, accompagnées,le plus souvent, d’un accès difficile au dossier… Reposons donc la question en inversant les sujets : « Pourquoi de telles lenteurs dans les procédures sur les agressions sexuelles, notamment quand les victimes sont jeunes ou mineures? »

C’est bien dit : « procédure douloureuse et longue », alors que la justice doit opérer dans des délais raisonnables. Mais, puisque justice et police mènent à bien leur tâche, c’est donc aux victimes que revient la responsabilité du silence. Doit-on ainsi comprendre ces propos allusifs ? Ce silence n’aurait que des causes individuelles, parce que les victimes ne savent pas, parce qu’elles doutent de leur mémoire, etc.

Si « nombre de victimes se trouvent dans une situation de terreur qui empêche littéralement le dépôt de plainte », c’est qu’il y a aussi problème du côté de la société, globalement. La victime ne se sent pas assez protégée et elle se méfie, le plus souvent à juste titre. En effet, « l’auteur a souvent une emprise totale sur sa victime qui s’en trouve inhibée » et il sait parfaitement se servir de la mollesse des enquêteurs, de leurs incertitudes et du flottement éthique.

La justice silence

Ces flottements, l’arbitraire des décisions de justice, les traitements arbitraires des instructions et finalement soumis aux aléas locaux constituent la grande vague d’échos qui nous viennent du terrain. Cela nous incline à formuler une remarque.
Le conservatisme réactionnaire des juristes procède de facteurs culturels : la valorisation de l’ordre et de la sécurité au détriment du conflit à trancher,conçu comme une perturbation voire une pathologie  beaucoup de victimes en font les frais qui, à trop crier leur souffrance, se voient traiter d’hystériques et sanctionnées comme telles. La norme, les règles, la –. La famille demeure un des piliers de l’ordre. Il s’agit de préserver sa pérennité. La composante singulière de l’individu « hurleur » – la maman qui se plaint, ou la femme victime de viol qui, indignée, se voit stigmatisée pour sa tenue ou pour d’autres facteurs jugés provocateurs – paraît alors bien plus perturbatrice que représentative d’une richesse nécessaire à l’ordre social.

La profusion des règles devient un facteur de sécurité, un garant contre les débordements pathologiques, même s’ils proviennent de victimes. Une manière de contenir la sédition que les plaintes éveillent souvent.Les variations locales de comportements, les particularismes de situations ne peuvent pas être pris en compte, d’où la deuxième remarque qui tend de plus en plus à se faire entendre : l’isolement du juriste.

Or la sédition provient de femmes.

En réduisant le droit à une lecture obligée des règles, le juriste s’isole de la sphère sensible du monde et de la matière, voire des sentiments – je ne dis pas de l’émotion, la différence est importante entre sentiment et émotion, distinction largement perdue de vue à l’heure de la suprématie de l’émotionnel et du sensationnel. L’exercice du droit devient une technique qui impose la froide raison face aux débordements alors qu’il ne fait que geler les ferments de l’altérité. L’énoncé de la règle surclasse son application.Nombre de juristes fonctionnent sur ce mode, quand les règles trouvent en elles-mêmes les raisons et les modalités de leur évolution. On assiste ainsi à une forme de prolifération indépendante des règles dont la finalité serait leur auto-accroissement sans fin.

Pas étonnant, donc, que l’exercice du droit – au sens large,de l’inscription d’une plainte à son instruction et au jugement/réparation, de l’inscription du droit dans nos sociétés, du sens de la justice dans les démocraties – ait pris à son compte l’antique règle d’éviction du féminin et de tout ce dont ce dernier serait porteur – dont l’enfant, mais pas seulement –r ègle qui fut aux sources de nos civilisations conquérantes et dominatrices. Ce ne sont pas quelques magistrates et policières qui changeront ces faits.

S’ils observaient plus concrètement leur propre société,sans doute les juristes français l’auraient mieux comprise, réalisant ainsi que les phénomènes émergents auxquels ils doivent maintenant faire face sont infiniment plus riches que ce à quoi, trop souvent, ils les réduisent. (Lire à ce sujet : Le Droit en procès, sous la dir. de J. Chevallier et D. Loschak, Paris, Puf, 1983, 230 p.)

J’ajouterais, en incise, que ce qui vaut pour le féminins’applique aussi à l’immigré comme porteur de désordre. Il y a équivalence du féminin à l’étranger et à l’enfant, par un point commun : ce qui dérange l’ordre.

Pourquoi la femme et l’enfant seraient-ils porteurs de sédition ?

Inventaire et mutation des mentalités

L’enquête constitue un premier pas dans l’inventaire qui reste à faire sur l’ampleur des violences sexuelles faites aux femmes, aux hommes et aux enfants. On souhaiterait un peu plus de différenciation dans le choix des paramètres d’enquête. On ignore tout des violences sexuelles commises sur des enfants – sinon à les enregistrer – et, pour cause, il n’existe, à ce jour, aucune méthodologie cohérente d’investigation, de soutien et de suivi des victimes. Très peu d’études sont parues sur le mode opératoire des prédateurs pédosexuels qui opèrent au sein des familles. On en sait à peine un peu plus sur les crimes de prédateurs en série qui occupent régulièrement la une de l’information à grands coups de déclarations aussi passionnelles qu’inutiles car l’instrumentalisation politique délaisse les victimes. Or, les crimes sexuels en série sont rares (Fourniret, Guy George, Michel Louis…), quant aux délits et crimes sexuels commis par des tiers inconnus, leur pourcentage est moindre par rapport aux crimes et délits commis par des proches (17 %). On sait très peu de choses sur les « tournantes » – certains vont même jusqu’à nier leur existence, sur les crimes sexuels commis lors des fêtes de jeunes adultes et qui concernent donc des très jeunes femmes, voire des adolescentes mineures.

Une enquête sur les prédations sexuelles commises dans le milieu sportif révèle des chiffres consternants. Cette enquête test menée en Aquitaine auprès de 356 sportifs et bientôt étendue sur toute la France révèle qu’un sportif sur trois a subi des violences sexuelles. Sur 356 sportifs âgés de 13 à 23 ans, 32 % pensent ou déclarent avoir été confrontés au moins une fois à une forme de violence sexuelle. (Notons en passant que ces chiffres sont conformes à ceux des enquêtes équivalentes menées au Canada et aux États-Unis.)

L’enquête a révélé le silence omniprésent fait sur ces actes prédateurs – signaler un viol, c’est risquer de voir une carrière sportive prometteuse anéantie – et un autre phénomène, celui de la « culpabilité » ou de« l’auto-accusation » qui explique la part importante (40 réponses) de jeunes sportifs qui ne font que « penser » avoir été victimes de violences sexuelles.

Toujours ces deux constantes : le silence et l’auto-culpabilisation. Si le silence est interprété abondamment, l’auto-culpabilisation ne trouve pas trop d’experts pour en dire quelque chose.

Pour que les mentalités évoluent, il faudra d’abord procéder à un inventaire. L’enquête globale – ci-dessus – vient de rendre des résultats que nous savions déjà vrais. Il reste maintenant à faire l’inventaire des prédations sexuelles subies dans l’enfance, mais pas seulement. Quand nous aurons évalué le coût social des prédations sexuelles la collectivité réagira car nous sommes dans une économie de marché qui abolit le facteur humain, ne tenant compte que du facteur économique. À moins que dans un pays européen l’enfant d’une célébrité ne soit la victime d’une agression. Ou bien qu’une célébrité ne révèle un jour l’agression dont elle a été victime, soulevant ainsi un tel émoi collectif que la prise de conscience se fera soudaine et atterrante – société de l’émotionnel et du maximalisme. C’est ce qui s’est passé au Canada il y a vingt ans.

Nous savons que sur le terrain les sévices sexuels à l’encontre des enfants sont plus répandus que l’on ne le dit, qu’ils ont un coût social gigantesque. Ce n’est qu’à partir de ce devoir d’inventaire qu’il faudra bâtir des stratégies d’informations auprès des politiques, d’abord, du public ensuite : auprès des élèves de collège, dans les universités, auprès des associations de parents d’élèves…
Les associations de défense des victimes, même subventionnées, ne peuvent rivaliser face aux inerties sociales ; lesquelles découlent directement de l’impact de vieux mythes fondateurs dont les symboles ne sont plus opérants. Si la loi du pater familias eut son heure nécessaire à l’édification d’une civilisation, les mutations contemporaines nous contraignent à imaginer d’autres symboles vivants protecteurs des ferments de la société : l’interdit de l’inceste, l’interdit de la prédation sexuelle pour protéger l’individu femme ou enfant, l’imprescriptibilité des crimes sexuels parmi bien d’autres.
Mais en tout premier lieu, analyser les ressorts de cette société qui couvre ces crimes d’un voile opaque, les conduites de professionnels qui demeurent sourds, voire qui renforcent le déni en le protégeant d’arguments pseudoscientifiques.

Le féminin menace l’homme

Reprenons les textes mis en exergue partout ci-dessus. 
Le viol est une arme de guerre. Sur les théâtres d’opérations le recours au viol est condamné par la communauté internationale. Il est néanmoins permanent et les bourreaux demeurent impunis, à quelques exceptions près. Il s’agit d’un crime contre l’humain, nul ne remet en cause cette qualification.
Le viol concerne des femmes et des filles en grande majorité, des hommes ou des garçons en position de fragilité.

C’est aux avocats de faire valoir le droit… Or combien abandonnent ou soupçonnent leur cliente de mentir ? À quelle injonction sous-jacente de nos cultures obéissent-ils ?

La préservation de l’ordre social, la famille à tout prix.

La sédition provient de femmes.
Mais, pourquoi la femme et l’enfant seraient-ils porteurs de sédition ?

Dans Le berceau des dominations, une anthropologie de l’inceste, (EHESS, 2013) Dorothée Dussy nous démontre que l’inceste couramment pratiqué dans les foyers français se révèle structurant de l’ordre social. Pour Patrizia Romito la violence masculine est un des moyens d’entretenir en bon état de marche le système de domination patriarcale dont profitent les hommes. (Un silence de mortes, SEPS,Bologne 2011)

Dans les secrets recoins de nos cultures se mène une guerre secrète, celle de la Patria potestasqui cherche à maintenir une domination présente depuis près 6 000 ans.

Entendez ce cri d’une femme rwandaise, rescapée des crimes sexuels : « Nous vivons pour donner tort à ceux qui ont voulu nous exterminer. »
Cela se passait au Rwanda en 1994.

Ici on n’extermine ni les femmes ni leurs enfants, on les mène au suicide, on les exfiltre dans des Hôpitaux psychiatriques ou bien on les soumet aux antidépresseurs. Bref on les fait taire ! Et quand on le peut pas on les désenfante !

Y aura-t-il en France une Dorothé Munyaneza. Cette chorégraphe britannico-rwandaise a voulu décrire par son spectacle «Unwanted»cette atrocité que fut l’emploi du viol comme arme de guerre. Le spectacle est le fruit de ses rencontres avec 60 femmes et 70 enfants, ces enfants qui découvrirent qu’ils furent de le fruit de l’anéantissement de leur mère.

Protéger la nature et les espèces en voie de disparition ne seront rien s’il n’y a demain que les yeux hagards d’enfants abusés pour en contempler les beautés.

Qui tire profit du crime ?

En attendant la résolution de ce dramatique paradoxe, la femme demeure un formidable et commode portefaix des projections d’une culture prise de démesure. La raison semblait nous promettre toutes les conquêtes. Tous les êtres et les choses du ciel et de la terre devaient pouvoir subir la domination de l’homme. Ce ne fut pas au profit de l’humanité, seulement celle de l’andros, le petit ‘h’omme – pas l’H’omme, le masculin héroïque, dominateur, conquérant…

J’ai posé plus haut les termes d’une équation très simple : Les nonhumains sont ailleurs, parmi les barbares, les terroristes…
Notre fidélité à la Déclaration Universelle des Droits Humains nous préservent de tant d’excès. Quid alors de ce qui précède ? Exagération fondée sur une interprétation idéologique des faits … ?

Si ailleurs le viol comme arme de guerre assure la domination d’un groupe sur des nonhumains qu’en est-il dans nos nations en paix ? Il s’agit bien des mêmes crimes. Ici ou ailleurs, leur nombre est loin d’être négligeable. 
Nous avons exporter nos côtés sombres, nous les avons laisser sur les quais d’embarquement quand nos troupe et nos fonctionnaires ont quitté nos colonies. Nous sommes partis très fiers d’avoir légué les bienfaits civilisateurs.
Mais la crasse n’était que partiellement recouverte, un temps voilé par le silence des maisons la voilà de nouveau à découvert.
Mais au profit de quoi ? Il n’y a plus de guerres. Mais il y a l’ordre. Et qui en est le garant, le protecteur et le principal bénéficiaire ?

L’équation est simple. Une seule inconnue, je vous laisse répondre.